L’Hindou demeurait impassible, sous l’or ruisselant des lampes divines, dans la fumée des cassolettes, et pareil à un gardien des Tombeaux.
— Allons prendre l’air, dit Van den Brooks. La mer est belle ; le Cormoran file seize nœuds. Il fait bon vivre, Madame.
CHAPITRE X
L’incantation. — Un entretien sur le péché.
« Quelle est celle-ci qui s’élève du désert comme une colonne de vapeur, exhalant la myrrhe et l’encens et toutes sortes de parfums…? »
Cant. des Cant.
La Russe emporta de cet entretien une étrange impression. Van den Brooks lui apparaissait maintenant comme un être monstrueux, planant au-dessus du Bien et du Mal (dont elle-même n’avait d’ailleurs qu’une notion, je dirai accidentelle, comme la plupart d’entre nous), dispensant la justice et l’injustice, avec l’incohérence d’un dieu qui aurait éprouvé toutes les passions des hommes, unissant d’ailleurs, comme il convient, le scepticisme à l’omnipotence, tour à tour vibrant et sarcastique, verni de flegme et brûlant d’une flamme intérieure que l’on devinait, sans en apercevoir un reflet, sur ce visage toujours clos.
Elle eut un instant l’envie de se confier à Helven et de lui confesser son malaise. Mais elle n’osa pas et ne parla à personne de cette entrevue dans la bibliothèque du navire.
La nuit ramena les passagers sur le pont, autour des cristaux et des glaces. Le Pacifique déroulait ses anneaux innombrables. Ce soir-là, accoudé sous la lampe, Tramier ouvrit le cahier de maroquin rouge et lut, à la demande de tous, ce chapitre du journal de Florent.
« Nul n’a besoin de connaître les détails de cet étrange mariage. Ils sont gravés dans ma mémoire avec une netteté suffisante pour qu’il me soit inutile de fixer sur ce journal le récit de mon union avec Lia Kovalski. Je la retracerai pourtant, cette union, de façon à m’en rendre plus claires les causes et les raisons ; mais ce sera de loin, à grands traits perceptibles pour moi seul et comme on construit, un jour, une silhouette aimée dont la ligne secrète n’apparaît pas à l’étranger.
« J’avais rencontré Lia, il y a quelques années. J’ai noté alors au passage l’impression qu’elle me fit éprouver. Un contact spirituel, ce sont les seuls mots qui peuvent caractériser cette curieuse sensation. La beauté de Lia n’était pas d’elle-même la chose qui me frappait le plus, mais l’irradiation en quelque sorte de cette beauté me pénétrait subtilement. Je ne saurais mieux comparer l’étrange charme qui se dégageait de cette personne, qu’à une sorte d’incantation émanant de sa démarche, de son regard, de sa voix, de tout son être. J’éprouvais à échanger avec elle des propos quelconques une sorte d’allégement et en même temps de fascination. Un serpent qui écoute de la musique suit, en ondulant, la ligne harmonieuse : de même, il me suffisait de la sentir vivre auprès de moi pour ne pouvoir distraire un instant ma pensée du rythme que je pressentais en elle. Qu’importaient la valeur et la signification des choses dites ? J’éprouvais pour la première fois cette impression singulière de vivre avec un être d’une vie concordante et comme à l’unisson (car seule la musique peut exprimer une part de cette réalité). Les ondes mystérieuses qui accompagnaient ses pas ou le son de ses paroles provoquaient en moi des vibrations que je percevais matériellement, comme dans une pièce silencieuse on entend tout à coup la corde invisible du piano ou du violon caché dans son étui répondre à l’inflexion d’une voix, à l’écho lointain d’un timbre ou d’une cloche. Mystérieuse résonance. Il y avait un point précis et secret où les ondes de nos deux êtres se confondaient en un harmonique. Je n’arrive qu’avec la plus grande difficulté à trouver des mots, et combien imparfaits, pour exprimer cette communion purement psychique. C’était bien « en pensée » que se produisait cette fusion, mais dans ce que la pensée avait de plus essentiel, de plus fluide, de moins imagé. Nous glissions sur un plan hors du réel et comme si deux émanations de nous-mêmes, les plus lumineuses, les plus subtiles, s’affrontaient dans une harmonie préétablie. De pareilles nuances ne peuvent se rendre : on tombe aussitôt dans l’abstraction et la mystique.