« Je ne vis Lia que quelques instants, ce premier soir. Depuis, les hasards et les orages de la vie m’éloignèrent d’elle. Mais à plusieurs reprises, me trouvant dans les circonstances les plus diverses et dans les contrées les plus éloignées, il m’arriva de sentir vibrer en moi cet harmonique mystérieux.
« Je suivais à pied, un soir, une route qui traverse une des plus épaisses forêts de Thuringe. Un silence d’airain régnait. Pas un bruit ne venait battre la formidable muraille des troncs que baignait un sang crépusculaire.
« Mon pas s’étouffait sur des mousses ; la triple voûte de feuillage ne tressaillait d’aucun vol. Nulle part je ne me suis senti plus impénétrablement muré dans l’angoisse d’un monde hostile. Ma poitrine était oppressée, comme si l’air même traversait difficilement jusqu’à moi ces branches lourdes de lichens et fléchissantes de vétusté. Je hâtais le pas. Soudain, il me sembla que le cœur d’ébène de cette énorme sylve s’amollissait. Une maturité indicible s’épanouissait quelque part dans le monde. Une bouffée plus fraîche et tout ailée de pluie me caressa le front. Et je perçus au fond de moi-même cette résonance que j’avais perçue un soir, alors que dans une foule étincelante, je marchais aux côtés de Lia. Ce fut exactement comme quand on heurte un flambeau et qu’un violon répond en gémissant dans l’ombre. Mais où heurtait-on le flambeau ? D’où venait cet harmonique surnaturel ? De Lia, de Lia, sans nul doute. Et ce fut comme si je voyais sa figure, mais translucide et presque immatérielle, traverser l’ombre des forêts.
« Ce fut une autre fois sur les bords du Tibre limoneux et encore une autre fois, un soir, que je buvais de la wodka avec de petites musiciennes tcherkesses dans une ville de la Pologne autrichienne. L’étrange note avait résonné et mes compagnes avaient depuis longtemps posé à terre leurs balalaïkas que je demeurais encore, les yeux vagues et l’esprit égaré.
« — Tu écoutes encore, me dit l’une d’elles. Que peux-tu entendre ?
« Au cours de mes voyages, je ne reçus jamais de nouvelles de Lia. Nous nous connaissions à peine ; il n’y avait pas de raisons à une correspondance. Personne ne me parla d’elle. Et pourtant, je suis sûr, grâce à ces avertissements singuliers, d’avoir, à des milliers de lieues, possédé jusqu’à la pulsation de son cœur.
« Je savais que je la reverrais à mon retour. Et je l’ai revue, simplement, naturellement, parce que cela était écrit. Elle m’a dit :
« — Vous avez beaucoup changé.
« Et je pense qu’elle voulait dire :