«  — Vous avez beaucoup vieilli.

« Mais elle était toujours belle, lumineuse et un peu froide, comme les pierres d’une eau sans tare.

« Le destin fit que nous nous rencontrâmes à la tombée de la nuit, dans le parc d’amis dont j’étais l’hôte et avec qui voisinait Lia. Nous nous trouvions auprès d’une ancienne orangerie un peu inquiétante d’aspect. C’était un pavillon fort bas et fort long, complètement délabré. Les portes et les fenêtres étaient veuves de leurs carreaux ; le lierre qui recouvrait la façade extérieure entrait à gros bouillons où bourdonnaient encore des guêpes et des abeilles, car on était à la fin de l’été. Les marronniers de la pelouse ne laissaient tomber qu’un jour glauque où grimaçaient des macarons écornés. Hors des urnes de terre rouge, d’étranges plantes grasses se répandaient en longs tentacules : on eût dit de chevelures écailleuses de gorgones et les courants d’air leur donnaient une apparence de vie.

« Je la reverrai toujours entrant par la double porte du fond, dans le bourdonnement des insectes et le frisselis des colonnes de lierre. Elle avait cette grâce flexible et un peu maladive qui est celle de la Flora botticellienne, avec je ne sais quoi de plus résolu et aussi de plus tragique. Elle aurait pu tenir dans ses mains un livre fermé ou une épée nue. Elle s’avançait sans me voir, car l’obscurité était proche.

« Pour moi, réfugié par hasard dans ce bâtiment mélancolique, encore tout parfumé des fleurs et des fruits rares, des cédrats, des limons accumulés au cours des années, je la vis et ne bougeai pas : je l’attendais. Sa seule vue établissait en moi un ordre parfait. Son sourire était calme et lumineux, comme la raison même, mais plus pénétrant et plus attendri. Elle m’apparaissait comme une flamme qui marche : je ne désirais d’elle que sa clarté.

« A ma vue, elle ne se troubla nullement.

«  — Je me doutais, me dit-elle, que nous nous reverrions.

« Je lui parlai de mes voyages, sans lui laisser ignorer que j’avais pensé à elle. Toutefois, je n’osais lui décrire le phénomène bizarre de télépathie que j’avais éprouvé. Je prononçai à plusieurs reprises le mot « harmonique », pensant qu’elle en saisirait peut-être la portée et la signification, mais elle ne fit pas mine de l’entendre.

« La nuit était tout à fait venue quand nous quittâmes l’orangerie, et les abeilles réveillées à notre passage nous firent une musique d’adieu dans le bleu silence de la lune.