« Je n’aurais jamais dû la revoir. Nous nous rencontrâmes chaque jour. Nos amis soupçonnèrent le manège et ils l’encouragèrent. Nous passions souvent les heures chaudes de l’après-midi dans l’orangerie ; nous partions ensuite à travers les détours à demi sauvages du parc.
« Ce parc s’étendait sur les flancs d’une colline et l’on avait à l’improviste la découverte de la plaine, ramagée de vert et d’or, voilée, le soir, de vapeurs bleues et de la terre noire qui fumait vers le soleil. En dehors de ces échappées lumineuses, c’était des voûtes sans fin de verdure, un jour stagnant et glauque comme celui des grottes sous-marines, des pins athlétiques aux troncs violets et ocres, des mélèzes, des érables, un cèdre ruisselant d’une ombre biblique, des fontaines, des étangs opaques, des clairières d’une herbe fine jonchées de vieilles souches autour desquelles s’épanouissaient, astres veloutés, d’énormes champignons, oranges ou pourpres. Partout le silence, frémissant à peine d’un chant d’oiseau ou d’un murmure de source, partout, la solitude et la liberté. Et je me gardais bien de parler d’amour à Lia, de peur de troubler une telle félicité. Je craignais seulement qu’elle n’abordât le sujet elle-même.
« C’était là ma seule crainte, la seule ombre à tant de sérénité. Je jouissais auprès de Lia d’une si parfaite béatitude que les joies ordinaires de l’amour me paraissaient, en comparaison, d’une écœurante grossièreté. Par quel mystère cette jeune fille irradiait-elle autour de son être une telle harmonie ? Je ne pouvais m’empêcher de songer aux délices dont la contemplation fugitive de Béatrice emplissait l’âme du jeune Dante. Le monde lui-même ne m’apparaissait plus que sous un diaphane voile de bonheur ; tous les instants de ma vie se confondaient en une lumineuse éternité, en une douceur d’après-midi sans nuages, sous des feuillages immobiles, l’heure arrêtée aux bouches des fontaines et les eaux elles-mêmes silencieuses.
« Je goûtais enfin cette communion dont j’enviais jusqu’alors, sans les soupçonner, les joies célébrées par les grands mystiques. La seule présence de Lia m’élevait au-dessus du plan terrestre des affections et me plongeait dans un ravissement sur lequel le temps et l’espace ne pouvaient rien. Ces jouissances étaient profondes, mais rien, à l’extérieur, ne les révélait. Tout ce drame de félicité se jouait au fond de moi-même, sans que rien vînt en trahir sur mon visage ou dans mes gestes la fulgurante intensité. Lia elle-même soupçonnait-elle ma joie ? Je ne sais. Et cela est peu probable, à moins que par quelque divination, possible après tout, elle n’eût vu soudainement se dérouler les arcanes ensoleillées de ma pensée. Rien, même dans notre conversation, ne reflétait les torrents de lumière qui ruisselaient en moi. Nous pouvions être tour à tour brillants, enjoués ou tendres, aborder tous les sujets, nous perdre dans tous les méandres de la fantaisie : l’ineffable musique résonnait à l’arrière-plan de mon esprit, sans que fût jamais altérée la pureté de ces accords. Le sens des paroles que prononçait Lia mûrissait en moi-même d’une étrange façon et des fruits merveilleux naissaient à chaque son qui sortait de sa bouche. Je vivais ainsi dans une sorte d’hypnose et comme si elle m’eût lié à elle par quelque philtre.
« Mais elle ignorait son pouvoir. Elle ignorait sans doute également la nature de la béatitude que j’éprouvais auprès d’elle. Si cette connaissance lui avait été donnée, elle n’aurait pas elle-même laissé tomber le germe qui devait empoisonner notre bonheur.
« La froideur apparente que je lui témoignais, malgré la cordialité de nos propos et la fréquence quotidienne de nos rencontres, ce maintien strictement amical qu’il m’était si facile de garder, tout cela devait l’étonner, sans peut-être même qu’elle eût conscience de sa propre surprise. Certaines paroles, certaines rougeurs, la spontanéité brusquement arrêtée d’un geste me montraient qu’elle avait quelque peine de ma réserve, pour elle, inexplicable. Vivre aux yeux de tous dans l’intimité des amants les plus passionnés et n’échanger jamais ni une caresse, ni un baiser, ni même une seule parole qui pût faire croire à l’amour, c’était évidemment une situation assez paradoxale. J’attachais pourtant un grand prix à ce qu’elle demeurât telle. Le calme infini qui s’était emparé de tout mon être, pour rien au monde, je n’aurais voulu que quelque désir vînt le troubler. Égoïstement plongé dans ma félicité cristalline, je ne voulais pas voir le secret travail qui s’opérait dans l’être si cher auquel je la devais.
« Lia devenait chaque jour plus amoureuse, plus fémininement amoureuse de moi. De l’Empyrée où je l’avais placée, elle descendait degré par degré vers ces régions inférieures dont je désirais tant la tenir éloignée, où je ne voulais pas qu’elle me rencontrât.
« J’aurais souhaité qu’il y eût, entre nous, comme une porte scellée, comme un doigt posé sur la bouche. Nous avions la plus belle part. Nous ? Je ne songeais alors qu’à moi-même. Pourquoi ne pas demeurer ainsi ? Et j’eus même un jour l’idée de lui proposer une sorte de mariage blanc. Mais la difficulté d’exprimer une pensée aussi bizarre à une femme éprise de vous et qui vous croit seulement timide m’empêcha de réaliser mon projet.
« Une après-midi, nous nous trouvâmes comme d’ordinaire à l’orangerie. Bien que l’automne fût déjà avancé, l’air était fort lourd et l’on s’attendait à un orage. L’électricité dont l’atmosphère était chargée faisait, de chaque contact, un petit choc sec et désagréable. On avait cette impression, si curieuse à de pareils moments, d’un fil trop tendu quelque part et qui va casser. Lia était assise auprès de moi. Je lui racontai alors ce que je lui avais toujours caché : le phénomène de l’harmonique, le charme sous lequel elle m’avait tenu.