« Malgré ma vie orageuse, mes nombreuses expériences et cette maturité amère que je constatais souvent en moi avec désespoir, je ne résistais pas à tant de vaniteuse délectation. Il y a là une ivresse que seuls apprécieront les hommes qui ont eu la bonne ou la mauvaise fortune de conduire à leur bras une femme superbement belle et dont on les savait aimés. Je les laisse juges de ma faiblesse et je livre cet aveu à leur ironie, à leur pitié ou à leur mélancolie.

« Toujours est-il que les succès de Lia dans le monde lui valurent de ma part une tendresse et une application qu’elle n’eût pas obtenues peut-être sans cela, malgré sa figure, son intelligence, malgré son amour même qui était sans bornes. Oui, Lia m’aimait, comme elle m’aime encore à cette heure, comme elle m’aimera après ma mort, d’un de ces amours sur lesquels le temps est impuissant et la déchéance même de l’être aimé. Elle s’est attachée à moi, simplement, sans réticences, sans réserve, comme la rivière se donne au fleuve dans lequel elle se jette, d’un flot continu, d’un élan qui ne s’arrête pas. Elle m’aime humainement, sans faire de part en mon individualité, sans préférence pour telles ou telles qualités ; elle m’aime avec ses sens et avec son esprit ; en dehors de moi, il n’est rien. Je connais l’immensité de ce sentiment. Elle ne m’effraie pas, mais elle m’attriste, parce qu’il n’est pas de pire amertume que de beaucoup prendre et de moins donner. Et je me sens pauvre auprès de sa richesse, faible auprès de sa force. Il faut bien que je sois pauvre pour ne lui offrir, en échange de ce trésor, que ma vanité satisfaite et mon cœur, hélas, inquiet. Les joies que m’a données la possession de cette femme se sont vite épuisées. Est-ce parce qu’il ne s’y mêlait aucune tristesse ? Le plus léger de mes baisers semble enivrer Lia, mais le bonheur que je lui vaux m’éloigne d’elle. Je m’irrite à la voir pâmée, alors que, simulant la passion, je suis au-dedans de moi-même glacé. Pourquoi sa volupté, jaillie de mon amour, prend-elle pour moi quelque chose d’obscène ? Les plus folles contorsions des filles ne m’ont jamais donné cette sensation d’impudeur et de lascivité. Mais Lia, il me semble qu’en se livrant à moi, elle se dégrade et je la méprise pour le plaisir que je lui donne. Un étrange sadisme se mêle à ce sentiment. Je la voudrais froide et sans vie dans mes bras. Et lorsque, anéantie, elle s’endort sur mon épaule, c’est moi qui la veille et je l’imagine morte.

« Chacune de ces nuits, où nous roulons enlacés l’un à l’autre, creuse plus profondément entre elle et moi le fossé qui nous sépare et qu’elle n’aperçoit point. Elle s’approche, enjouée, amoureuse. Je lui souris et elle ne voit pas ce que cache mon sourire. Je l’admire pourtant. Parfois encore des ondes de tendresse jaillissent du plus profond de mon cœur et je voudrais m’agenouiller à ses pieds. Parfois, il me semble que je l’aime encore. Mais lorsqu’elle défaille entre mes bras, que ses yeux se ferment, que ses lèvres laissent échapper des paroles insensées et des sons à demi inarticulés, mes mains se crispent autour de sa gorge pour étouffer sa voix. Je la hais…

« Puis, honteux de moi-même, impuissant à comprendre l’étendue de ma folie, je laisse ma tête reposer près de la sienne et mes songes misérables errer. Nous semblons deux amants heureux et endormis. Pourtant, je veille. Et c’est alors que l’esprit parle.

« L’esprit nocturne ! C’est ainsi que je le nomme en moi-même secrètement, car j’ai fini par lui donner un nom, depuis si longtemps qu’il a choisi mon cœur pour ses haltes terribles. L’étrange compagnon ! J’aurais pu être un homme heureux, mais à la tombée du jour, dans le calme de la nuit, pendant mes courses solitaires, même dans les plus intimes causeries avec Lia sous la lampe, l’esprit se glisse et s’assied près de moi. Je ne saurais écrire ce qu’il me dit ; ses paroles bourdonnent à mes oreilles dans le silence doré de la chambre ; alors que tout bruit, toute agitation extérieure viennent expirer sur le seuil, il est là, il parle et je ne puis pas ne pas l’écouter.

« Sans doute, si l’amour que j’avais conçu pour Lia dès notre première rencontre était resté tel que je le souhaitais, j’aurais connu la félicité sur cette terre. Du jour où Lia laissa tomber sa tête sur mon épaule, du jour où je l’ai, au sens brutal et misérable de ce mot, possédée, l’esprit est entré dans notre cercle. Curieuse destinée que celle d’un homme qui s’éloigne de la femme qu’il aimait dès l’instant où elle s’abandonne et qui poursuit de son désir celles que tous les hommes ont souillées. Je ne puis expliquer une aussi étrange anomalie par aucune raison naturelle, mais seulement par une sorte de loi diabolique, par le joug occulte de l’esprit.

« Lia est belle. Je la regardais ce soir, tandis qu’assise à son piano elle me chantait de sa voix de contralto un lied déchirant de Schumann :

« die alten bösen Lieder

» die Traüme schlimm und arg…

« Le salon était noyé d’ombre, ainsi que le corps de Lia ; moi-même, assis dans le coin le plus éloigné de la pièce, je me sentais invisible, recouvert d’une vague de ténèbres et de musique. Seul le visage de ma compagne émergeait lumineusement de la pénombre dans le rayonnement de ses cheveux, son visage et ses mains qui, légèrement, effleuraient le clavier éclatant et mat ou se crispaient avec violence sur un accord. L’émotion faisait courir un frisson sur la nuque découverte ; les lèvres s’entr’ouvraient humides ; les yeux semblaient baignés d’une eau sombre. Une surhumaine beauté planait au-dessus d’elle et transfigurait ses traits déjà si purs.