« Un instant, je me sentis transporté aux anciennes délices ; je crus entendre encore vibrer en moi l’harmonique mystérieux ; je crus de nouveau plonger dans les flots de cet océan qui, pendant quelques ineffables jours, m’avait roulé dans ses plis, oublieux du temps et du destin. Je ne pouvais détacher mon regard de cet ovale parfait qui, doré par la lumière, sortait de l’ombre comme une image divine brusquement apparue sur l’eau d’un miroir féerique. Je ne percevais plus ce chant grave et passionné qu’elle chantait : je n’entendais plus que les battements de mon cœur, car ceux-ci remplissaient maintenant tout l’espace contenu entre l’épaisseur invisible des murs. Mon cœur palpitait violemment ; il me semblait que les pulsations de mes artères ébranlaient la chambre close, comme un bélier. Lia était devant mes yeux, revêtue de cet éclat séraphique qu’elle avait pour moi, alors que mes lèvres n’avaient pas encore effleuré sa bouche. Je la contemplais avec l’adoration d’un mangeur d’opium pour la vision surgie de la drogue béatifique.
« Que ne demeure-t-elle ainsi, figée dans cette extase, auréolée de cette ombre ! Pourquoi venez-vous vers moi, inaccessible Lia ?
« — Mon amour, êtes-vous triste ? Cette musique vous fait-elle mal ?
« — Je vous regardais, amie. Je n’écoutais pas la musique. Il me suffisait de vous voir.
« — Tu m’aimes, dit-elle. Je le sens.
« Et elle me tend sa bouche.
« Mais l’esprit se glisse entre nos lèvres.
« Je prétexte une migraine et je la laisse, humiliée, pour remonter dans ma chambre.
« Comme la nuit est lourde. J’ouvre ma fenêtre. Les tilleuls et les marronniers du jardin ne sont agités d’aucun frisson. Une étrange odeur monte de leurs feuillages ; une odeur de sève, écœurante, langoureuse. Et par delà les masses sombres des arbres, le halo de la ville pareil à la voie lactée. Je songe aux rues, aux boulevards, aux grands lampadaires étoilés, aux façades des théâtres et des music-halls fardées de lumières violettes, au fourmillement noir de la foule où l’on frôle des femmes peintes, où s’ouvrent des sillages de parfums. Je songe au printemps poussiéreux des grandes cités, à la fièvre qui englue vos paumes, aux jardins dont la brise emporte les pollens à travers les rues peuplées de désirs. Je songe aux fenêtres éclairées où se penchent des gorges nues pour aspirer l’haleine du soir, au ciel électrique qui blêmit dans la buée voluptueuse et âcre exhalée de millions de corps et de millions de bouches. Et la ville m’appelle, haletante, oppressée, étouffant dans sa noire ceinture de feuillages, lacérée d’une étrange détresse, prête à s’offrir, nue, à tous les hommes, à tous les désirs, à moi-même.