« Lia est rentrée dans sa chambre. Avec des précautions infinies, j’ai donné à la porte un tour de clé. La serrure bien huilée n’a fait aucun bruit. Précaution d’ailleurs inutile, car Lia n’est pas importune et je la crois un peu blessée à cause de ma fausse migraine. Mais j’ai besoin d’être seul, d’avoir à moi, égoïstement, le petit coin de la maison commune. J’ai besoin d’échapper à la domination de l’amour, à l’avidité de la tendresse, besoin de m’avouer à moi-même insatisfait.

« Un rais de lumière glisse sous la porte et j’entends des pas légers, des froissements de soie et de linge, tout le délicat manège d’une femme qui fait sa toilette de nuit. Le corps de Lia est beau, pareil à la chair d’une jeune amande. Il se plie à toutes les caresses ; il est souple et subtil ; il est ardent. Le lit, très large et très bas, tendu de linon, nous attend ; la chambre sent l’iris et l’ambre ; la porte-fenêtre s’entr’ouvre pour laisser passer le souffle du jardin nocturne. Une clarté voilée tombe de la lampe ; dans cette pénombre, Lia, svelte et blanche, émerge des mousselines et, solitaire, attend.

« Derrière la cloison, indifférent aux charmes de l’amour si proche, je laisse la nuit m’envahir.

« Quel homme, sachant le prix de ces caresses, de cette ardeur et de ce luxe, n’ouvrirait cette porte ? Elle est close, pourtant, et je n’ai pas fait un pas vers elle. Elle est close sur la volupté, sur le bonheur, sur tout ce qui fait le bonheur des autres, des hommes, non le mien.

« Une voix dit :

«  — Fou. Tu es un homme riche, un homme heureux. Tu as une maison, des serviteurs et une femme qui soulève les désirs sur son passage, une femme qui est amoureuse et fidèle. Tu es un homme établi. Tu as des biens et tu dois en jouir. Jouis de ta maison, de ta fortune et de ta femme, car elle est aussi ton bien. Sois donc heureux, imbécile. Profite de tes cristaux, de ton argent et de ton lit. Allons. Ouvre la porte.

«  — Je ne sais pas posséder.

« Une autre voix dit :

«  — La femme qui t’aime, t’aime un jour, une heure. Elle a préparé le lit et les parfums. Elle t’attend. Si tu ne viens pas, c’est un autre qui passera son seuil. Prends garde.