«  — Que m’importe.

« J’entends encore :

«  — La destinée t’a accordé une femme dont le cœur est pur et le corps ardent. Que te faut-il de plus ? Son esprit est l’égal du tien. Elle est faite pour te donner toutes les joies ; elle est unique. Votre royaume est sans limites. Que te faut-il de plus ?

«  — Je ne sais.

« Ah ! je frissonne. Une main s’est posée sur mon épaule. Je me retourne : l’ombre.

«  — Tu étouffes dans cette chambre. Viens, mon petit, tu n’es pas fait pour ce bonheur-là, tu n’es pas fait pour le bonheur. Regarde par la fenêtre. Vois comme la ville luit, par delà les arbres : on dirait qu’elle respire, n’est-ce pas ? Elle est pleine de douleur, la ville, pleine de fièvre, de sang, de désir ; elle est gorgée de stupre ; elle a des rues sombres où se balancent des lanternes, comme de mauvaises étoiles, et des avenues inondées de lumière brutale où passent des femmes plus blanches que des cadavres, des femmes pleines de ruse, de misère, de haine, des femmes souillées, avec leur audace triste… Oui, l’autre, je sais. Écoute. Mets ton oreille à la serrure. Elle dort, mon petit. Tu entends comme sa respiration est calme. Elle rêve que tu l’aimes et elle est heureuse. Elle ne comprend pas, va.

« … Non. Elle n’entendra pas. C’est cela. Mets ton chapeau, ton vieux chapeau et ce manteau un peu usé. Tu l’as déjà porté, tu le sais bien, une nuit d’aventure, une nuit de fièvre, doucement, fais doucement.

« … Oui, je sais bien qu’elle est belle. Mais, qu’est-ce que cela, la beauté ? Ce n’est pas parce qu’elles sont belles, que tu les désires, dis, les autres ? Et puis elles sont belles aussi, à leur manière, avec leur fard, leurs yeux cernés et la trace des coups…

« … Tu dis qu’elle est ton égale, qu’elle te comprend. Non, ne mens pas, mon petit. Est-ce qu’une femme peut te comprendre, quand elle t’aime ? Est-ce que la femme peut comprendre l’homme ? Illusion. Leur façon de te comprendre, c’est de te bercer. Elles n’en ont pas d’autre. Et quelles sont celles qui te bercent le mieux…?

« … Fais doucement, mon petit. Là, relève ton col. Non, la porte ne fera pas de bruit. Je t’en réponds. Le chien n’aboiera pas non plus. La nuit t’appelle, elle est pleine de secrets ; elle est pleine de cette amertume qui te manque dans ta maison. Va, mon petit. Tu as besoin de te griser de tristesse et de dégoût. Saoûle-toi, saoûle-toi jusqu’à la nausée. Tu crèveras de honte, demain. Mais ce soir, ce soir, tu baiseras toute la misère sur les lèvres et tu sais bien qu’il n’y a pas de baiser qui vaille celui-là. »