La Russe, avec ce savoureux frisson de curiosité qui a conduit à leur perte pas mal de filles d’Eve, se hâta de lire les lignes tracées au crayon, d’une main moins habile à calligraphier qu’à forcer des serrures, et ne s’indigna qu’ensuite du procédé. Le billet était écrit en un affreux mélange de français et d’espagnol, mais le sens en parut suffisamment clair à une cosmopolite aussi avertie pour qu’elle s’aventurât de la sorte, sur le pont, à la recherche de…

Mais à la recherche de qui ?

Ne nous hâtons pas de la blâmer. Il faut dire à son excuse qu’elle s’indigna consciencieusement d’une pareille insolence ; qu’elle satisfit dans son for intérieur à toutes les conventions morales et religieuses ; qu’elle éprouva tour à tour les fortes réactions de la vertu et de la pudeur outragée ; que, si elle céda à l’invitation impertinente d’un galant, ce fut par pure curiosité et bien sûre que les choses n’iraient pas au delà d’une certaine limite, en tout bien tout honneur s’entend ; que les circonstances étaient exceptionnelles ; que l’on ne se trouve pas tous les jours à bord d’un navire comme le Cormoran ; et qu’enfin, on ne trouve pas à tous les carrefours des gaillards bien tournés, aventureux, au teint bronzé, à la gorge nue, des gaillards qui ont dans leur vie des légendes d’amour et de sang, dont le visage émacié s’auréole d’un foulard sombre, qui portent un cercle d’or mince au poignet et une navaja dans leur poche ; des gaillards dans le genre d’un certain matelot espagnol, habile à la guitare, aux dés et à la lame : Lopez, pour ne pas le nommer.

Il suffit d’ailleurs de prononcer son nom pour qu’il surgisse. Venu sans doute à pas de feutre, ou caché derrière un rouleau de cordages. Aux côtés de la Russe qui tressaille, le voici, long, souple, félin. C’est décidément un bel écumeur d’océans, le don Juan classique des ports, le chevalier des maisons closes où les matelots en bordée emplissent de piastres et de pistoles les bas à fleurs des courtisanes. De nobles dames ne sont pas insensibles à l’éclair noir de ses yeux et Marie Erikow, la première, en subit le brusque prestige. Le coquin sait son pouvoir et n’en abuse pas. Mais il sait aussi qu’en pareille occasion, parler importe peu et, puisque la belle est venue…

Que les amoureux fervents et les savants austères, arrivés ou non à la mûre saison, que les petits jeunes gens farcis d’idéalisme et soupirants effarouchés d’improbables Béatrices ; que les vieillards pleins de regret et les adultes pleins de désillusion prennent exemple sur ce gars souple et farouche. Le fruit est mûr ; il sait le cueillir : tout est là. Et le baiser que longuement il imprime sur les lèvres de l’imprudente, elle le savoure maintenant avec autant de délices — et peut-être même davantage — que s’il eût été précédé d’un volume de sonnets et d’un semestre de cour…

Et Helven ?

Helven souffrait d’une insomnie qui lui faisait arpenter le pont du vaisseau à l’heure où les amoureux prudents et soucieux d’éviter les désillusions demeurent sagement entre leurs draps. Quel malicieux démon lui fit entreprendre la traversée, peu périlleuse en apparence, du pont arrière au gaillard d’avant ? Ce qu’il découvrit sur son chemin lui en apprit long sur l’éternel féminin, si tant est qu’en cette matière on apprenne jamais quelque chose — quelque chose du moins que l’on ne soit pas décidé à oublier à la première occasion.

Toujours est-il que, prestement retourné dans sa cabine, il versa sur son oreiller quelques-unes de ces larmes que l’on verse encore avant trente ans.


Deux autres personnages se souciaient également fort peu de Morphée et de ses pavots. Décidément, bien des ombres hantaient, cette nuit-là, le Cormoran si calme en apparence. L’une d’elles glissait d’un pas fort léger, le pas d’une personne habituée aux courses nocturnes.