Helven fut fort surpris de la voir se lever la première et, prétextant une migraine, se retirer dans sa cabine.

Les hommes restèrent seuls.

— Je mets au concours, dit l’acide avocat, le sujet suivant : Du rôle de la migraine dans la psychologie féminine, sa nature et ses variétés, son avènement historique.

— La migraine a eu plusieurs noms, dit le docteur Tramier. Ce furent d’abord les vapeurs. Aujourd’hui, elle est, avec la crise de nerfs, la ressource suprême des lectrices de Paul Bourget.

Helven, plein d’une inquiétude qui rongeait déjà son pauvre bonheur, arpentait le pont et finit par se diriger vers l’avant, sous prétexte d’astronomie.

— Il fera de bonnes observations, dit Leminhac, car il est déjà dans la lune.


Le pont du Cormoran était depuis assez longtemps déserté par les passagers et les étoiles commençaient à pâlir, lorsqu’une forme sombre émergea de l’entrepont. La clarté d’un astre indiscret fit étinceler une boucle malencontreusement échappée d’une résille de soie. Marie Erikow, drapée dans un long châle, en grand appareil de mystère, se coula dans l’ombre, comme si elle eût redouté le regard de quelque invisible vigie.

Le navire semblait abandonné de ses passagers et de son équipage, pareil à un vaisseau fantôme, voguant au hasard de l’immensité. Seule, à l’avant, la silhouette de l’homme de quart faisait une tache d’ombre. Les vergues aux voiles repliées gémissaient par instant dans le silence.

Marie se dissimulait sous la passerelle de manœuvre. Nul, à cette minute, ne pouvait distinguer son visage, mais ses yeux glauques devaient briller d’un éclat assez vif ; elle froissait dans ses mains une mince feuille de papier qu’elle avait trouvée, épinglée sur sa toilette, par un audacieux coquin, lequel n’avait pas eu besoin de se nommer. Certes, ni Leminhac, ni le timide Helven n’auraient osé s’aventurer ainsi dans une cabine au risque d’être pris pour malandrins ou goujats et dénoncés par quelque steward trop bavard. La porte avait sans doute été délicatement ouverte à l’aide d’une fausse clé et il faut à ce genre d’entreprise une éducation technique que, fort malheureusement à notre avis, ne reçoivent pas encore tous les fils de notaire ou d’épicier.