Seul, le résultat de cet entretien nous intéresse. Helven crut les paroles tendres qui sortaient de la bouche de Marie. Elles furent pour son cœur le plus délectable des élixirs et le plus suave des baumes. Bien qu’il ne fût ni plus naïf, ni plus sot qu’un autre, il ne douta point qu’elle ne l’aimât. En pareille matière, l’expérience n’est qu’une bulle de savon et l’amoureux échaudé ne craint pas l’eau froide des désillusions à venir. Il la crut, parce qu’elle était belle, avec ses mâchoires un peu lourdes et ses torsades fauves. Il la crut, parce qu’elle connaissait l’art de manier le cœur des hommes et d’aiguiser à la fois leur désir et leur tendresse, sans satisfaire l’un et l’autre. C’était là sa fonction naturelle : susciter mirages et prestiges et faire ensuite la pirouette. Le chat joue avec la souris, le serpent avec l’oiseau, la femme avec l’homme, en quoi, elle a beaucoup plus d’avantages que le chat et le serpent, car la souris et l’oiseau n’ont — du moins, nous le préjugeons — qu’une sensualité médiocre et fort peu de vanité.

Lorsque Marie remit sur ses joues un nuage de poudre, destiné à lui donner le teint à la mode du jour ; lorsqu’elle promena sur ses lèvres, effleurées par bien des hasards, un bâton de carmin, tapota devant la glace une chevelure légèrement ébouriffée, Helven crut à la beauté de vivre et à l’éternelle jeunesse du monde.

Il y crut — jusqu’à la nuit tombée.


Ce soir-là, on ne conta pas d’histoires sur le pont du Cormoran. La nuit était trop émouvante par son seul infini, avec le fourmillement de ses étoiles, le halètement des houles et la plainte des brises voyageuses, pour que les passagers sentissent le besoin d’échanger des paroles. Leminhac lui-même se taisait. Comme on approchait de l’escale, on se grisait une dernière fois de solitude et de silence.

Van den Brooks songeait. La rêverie de l’homme blond était profonde ; son esprit, sans doute, se mêlait aux eaux ténébreuses, mouvant comme elles, comme elles sans repos. De petites couronnes de fumée sortaient de sa bouche et sa barbe rougeoyait sous le reflet de la pipe courte, à chaque bouffée, comme une forge qui s’éteint et se rallume tour à tour.

— A quoi peut rêver cet homme ? se demandait Marie.

Et elle éprouvait un secret dépit à songer que vraisemblablement ce n’était point à elle.

Helven était auprès de la Russe et cherchait une main qu’elle abandonnait ou retirait avec un art consommé. Le peintre était trop heureux pour ne pas voir dans ce manège les preuves d’un amour presque vainqueur et d’une vertu encore réticente.

Marie Erikow rêvait, elle aussi. Hélas ! ce n’était plus au jeune préraphaëlite, ni aux enivrantes minutes de l’après-midi, dans le salon du vaisseau titubant de la torpeur des siestes. Elle se rappelait, fort naïvement, avoir, au sortir des bras timides et passionnés du peintre, souri à quelqu’un qui, lui, ne souriait jamais.