Ce jour-là devait être marqué dans l’horoscope de l’Espagnol par une fâcheuse conjonction d’astres.
Je pense qu’aucune gitane, jeune ou vieille, ridée comme une vieille pomme ou lisse comme une orange, des anneaux d’or aux oreilles et flanquée de quelques sacripants en culottes percées, porteurs de guitares ou d’accordéons, je pense qu’aucune de ces prophétesses de carrefour ne lui avait révélé les signes qui présidèrent à sa naissance, à savoir Saturne, Mars et Vénus, funestement conjoints. Il se fût, sans cela, montré plus circonspect.
L’Espagnol aguiché par Marie, dont l’imprudence en semblable jeu ne connaissait pas de bornes, et qui, s’il s’agissait de mettre un homme à ses pieds, fût-ce un prince ou un débardeur, pouvait braver le feu, la flamme et même le ridicule, l’Espagnol crut que l’heure du berger était venue, et berger il se fit, je n’entends point pâtre sentimental, Tyrcis, Corydon ou « Pastor fido », mais vrai chevrier andalou, le sang chaud, la main prompte et la bouche audacieuse. Toutefois, le lieu du rendez-vous était mal choisi, et l’arrivée de Van den Brooks interrompit les ébats où le matelot espagnol se révélait maître et Marie Erikow, humble servante.
Lopez s’esbigna, redoutant le maître du navire ; mais lorsqu’il se retrouva seul et qu’il flaira dans l’ombre ses mains où traînait une odeur mêlée de chypre, d’ambre et de santal, le ruffian audacieux et froid, le fourbe luron et l’aventurier sûr de sa force disparurent : il ne resta qu’un pauvre fou.
Avant tout, rattraper sa proie, sentir de nouveau entre ses bras le poids tiède et parfumé de ce corps, sur ses lèvres l’élan de la bouche adverse ; briser de caresses cruelles l’aguicheuse, faire pâmer sous une étreinte brutale la belle fierté de la dame et saccager, avec une fureur joyeuse de malandrin, bas de soie et chemises de linon. L’image de Marie nue, haletante et humiliée se dressa devant lui. Désespérant de pouvoir la saisir, il rongeait silencieusement ses poings.
La nuit s’achève. L’aube s’élève de la mer. Les eaux sont plus sombres encore, mais le ciel pâlit à l’horizon.
Lopez surgit. Il tient à la main un filin long de quelques mètres et qui traîne derrière lui. Il s’achemine vers le bastingage et se penche pour repérer exactement l’emplacement d’un certain hublot entr’ouvert par où filtre la lueur d’une lampe. Ce rond lumineux absorbe toute son attention. Il respire fortement comme un chien sur la piste, puis noue d’une main experte son filin à la rampe de cuivre. Le voici qui enjambe le bastingage. Il se laisse maintenant glisser le long de la corde. Ses pieds se balancent dans le vide : ils sont à peu près à la hauteur du hublot… Le roulis du navire le fait osciller comme un pendu…
Marie dormait. Elle avait laissé, comme d’ordinaire, la fenêtre de la cabine entre-bâillée pour permettre à la brise nocturne de caresser son visage et ses mains abandonnées.