— C’est en effet, dit le professeur, une île volcanique et M. Van den Brooks a raison de croire qu’elle se rattache à l’archipel océanien.

— Découverte, articula lentement le marchand de cotonnades, je l’ai découverte. Sentez-vous la force de ce mot, comprenez-vous tout ce qu’il représente ? Je sais maintenant de quelle formidable ivresse dut défaillir l’âme de Magellan, lorsque sa caravelle fendit les eaux vierges du Pacifique. Dans ce vieil univers pourri, où grouillent toutes les vermines de la corruption, où tout est souillé, où tout est flétri, où les sèves sont anémiées, où le printemps est sans vigueur, où tout, même les arbres, même l’humus nourricier, s’épuise de décrépitude et de sénilité, retrouver l’Éden luxuriant et le jeune visage de la vie ! Sentez-vous cela ? Le sentez-vous ?

— Je comprends, dit Helven, ému malgré lui par cet homme qui semblait à la fois un prodigieux acteur et un prophète inspiré (les deux d’ailleurs se concilient).

— Je comprends aussi, dit Marie Erikow que l’attitude d’Helven inquiétait.

— Mais, demanda Tramier, comment l’avez-vous découverte ?

— Ce ne fut pas seulement le hasard. Je la cherchais. Je savais qu’il devait y avoir dans quelque coin du globe une terre à moi réservée. J’ai toujours cru à ma mission et à mon étoile. Ma mission était de découvrir mon peuple, d’instaurer mon règne : je ne lui ai point failli.

« Je montais alors un sloop : le Swallow, l’Hirondelle, si vous voulez. Un bon bâtiment pour ces parages. Je n’avais pas encore le Cormoran. Si je trafiquais d’ambre gris, de corail rose, d’épices ou de toute autre marchandise, que vous importe ! Acheter ou vendre, qu’est-ce que cela ? Voler ou prêcher, flibustier ou missionnaire, baptiser ou empaler : qu’est-ce que cela ? Il n’y a que la mission qui compte.

« Je savais qu’il y avait dans cette région du Grand Océan des îles — une tout au moins — que les navigateurs les plus illustres n’avaient pas reconnues. J’ai lu tous leurs récits, étudié tous leurs mémoires, toutes leurs cartes. Et dans cette étude solitaire, sous la lampe vacillante accrochée au plafond de ma cabine, je revivais les minutes glorieuses que connurent ces Puissants. Ainsi mon imagination enfiévrée m’a fait suivre Schouten qui découvrit Honden ou l’île des Chiens, car il y a là des chiens qui n’aboient pas ; Quiros, lorsqu’il fonda Jérusalem-la-Neuve ; Rooggewen qui aperçoit dans la clarté de l’aube une île qu’il nomme Aurore et le même jour, au crépuscule, une autre île qu’il nomme Vêpre ; Dampier qui frémit devant l’Ile Brûlante d’où sort un mugissement pareil au bruit du tonnerre, et tant d’autres, capitaines de navire, boucaniers, flibustiers, savants, tous partis à la conquête du monde. Et les lions marins escortent leurs galères ; des sauvages noirs ou cuivrés s’empressent autour d’eux, leur offrant des présents inconnus, grimaçant de leurs faces peintes.

« J’enviais les conquistadors. Mais une amertume me venait à lire le récit de tant d’exploits. Qu’avaient-ils fait de leurs conquêtes ? Docilement livré à la cupidité mesquine, à la brutalité aveugle de leurs rois, de leurs empereurs qui, à leur tour, cédèrent les forêts embaumées, les récifs de coraux et les filles sauvages de ces îles, vêtues d’étoffes plus douces que la soie, à d’immondes commis, à de fétides trafiquants. Issue misérable de tant d’épopées.

« Une voix m’appela ; une étoile me conduisit.