L’avocat, à qui Helven poussait le coude, n’insista pas, pour ne point blesser des convictions religieuses aussi personnelles que celles de M. Van den Brooks, lequel paraissait d’ailleurs en ce moment fort peu enclin à la plaisanterie.
— Oui, dit le maître du navire, bien avant de voir mon île, je sens son odeur. Je la flaire de loin, comme un fauve.
Et fauve il paraissait vraiment avec sa barbe où le soleil allumait des lueurs.
Il continua :
— Les anciens navigateurs découvrirent, grâce à leur odorat, des îles inconnues. Bougainville n’écrit-il pas — c’est un poète — : « Longtemps avant l’aurore, une odeur délicieuse nous avait annoncé le voisinage de cette terre. » Byron et ses compagnons décimés par le scorbut respirent, sans pouvoir aborder leurs rivages, l’aromatique parfum des îles qu’ils nomment amèrement les Iles de la Déception. Et moi-même, c’est l’émanation de ma terre qui m’a guidé vers elle.
A mesure que le Cormoran, dont la vive allure n’avait jamais diminué, se rapprochait de l’île, les passagers pouvaient distinguer sur l’horizon le profil de ce mystérieux domaine.
Il semblait de vastes dimensions. Vue à une distance de quelques milles, l’île apparaissait de contours assez harmonieusement arrondis.
— Elle a la forme d’une harpe, dit Marie Erikow.
Au centre, émergeait, dominant des vallonnements sombres et comme une mer de feuillages, une cime noirâtre, d’aspect sinistre. Un panache — nuages ou cendres — la couronnait.