— Décidément, fit Helven, notre marchand de cotonnades est plus et mieux qu’un philosophe. C’est un poète. Un poète seul peut découvrir une île pareille et la choisir pour résidence. S’il veut m’y garder, j’y reste.

— Le lieu est charmant, dit Leminhac. Mais tous ces sauvages, danseurs et enguirlandés, ne me font pas oublier la rue de la Paix.


Fortement dégoûté, Helven s’éloigna de son compagnon qui, étendu sur l’herbe molle, allumait une cigarette.

Il prit une sente moussue qui s’ouvrait dans le bois et la suivit quelques minutes. Quelle ne fut pas sa surprise à découvrir dans ce site enchanteur un lieu d’une abominable désolation.

A ses yeux s’offrait une vaste clairière où les naturels avaient dû — il n’y avait pas longtemps encore — édifier un village. Mais on ne distinguait plus que des troncs à demi-calcinés, quelques blocs de pierre noire. Seules, deux ou trois cases, que l’incendie avait épargnées à peu près, demeuraient encore debout. Cela suffisait pour montrer que la vie avait existé là et qu’elle n’était plus. Helven crut flairer au ras de ces décombres une écœurante odeur de décomposition. Il s’avança hardiment, traînant ses pas dans une poussière mêlée de cendre, songeant à un village d’Afrique sous ses palmiers déserts, après une razzia de négriers.

Son pied heurta quelque chose. Il se baissa. Tâtant avec la pointe de son soulier, il fit sortir un ossement, autour duquel grouillaient des fourmis.

Brusquement, une épouvante l’envahit. L’air se glaçait. Les arbres et les buissons étaient hostiles. L’odeur de cadavre emplissait ses narines.

A toutes jambes, il prit la fuite.

Dans le sentier, il bouscula l’Hindou qui venait à sa rencontre. Celui-ci le saisit par le bras et Helven reconnut une poigne vigoureuse. Le fidèle serviteur du trafiquant le regarda de telle façon que le jeune peintre pensa :