— Venez-vous ? demanda Marie à Helven. Nous allons visiter l’île sous la conduite de son roi.

— Excusez-moi, dit Helven, je préfère rester sur la plage et prendre quelques croquis.


En réalité, le jeune homme se sentait envahi d’un furieux besoin de solitude. Il avait toujours rêvé d’aventures, et l’Aventure s’offrait à lui. Van den Brooks était un vrai protagoniste de roman, mystérieux à souhait, peut-être même assez dangereux pour pimenter les derniers chapitres de l’histoire. Que signifiaient, en effet, ces horribles mutilations, cette adoration craintive des naturels pour le marchand de cotonnades ? Que signifiait le village brûlé ? Toutes les paroles de Van den Brooks revenaient à la mémoire du peintre et certaines prenaient un sens très lourd. Helven se rappela le soir où le trafiquant, le front tourné vers les astres, avait laissé tomber de ses lèvres : « Dieu n’est que le plus artiste des bourreaux ».

Et pourtant, ce jour-là, malgré l’Aventure, dans cette curieuse atmosphère imprégnée à la fois d’une édénique sérénité et de menaces inconnues, dans cet air embaumé et peut-être saturé de poisons subtils, le peintre, jadis avide d’émotions fortes, se coucha sur le sable de la grève, en proie à cette lassitude que les Pères de l’Église ont nommée le taedium vitae. Marie Erikow n’était sans doute pas étrangère à cet abattement ; mais la tristesse d’Helven s’élargissait au delà d’une simple mésaventure amoureuse : elle embrassait les méandres de l’île, les récifs de coraux, les volcans sourcilleux, le ciel d’émail sombre et les houles du Pacifique. Une phrase de Nietzsche lui revint à l’esprit et, la prononçant, ses yeux se remplirent de larmes : « Jadis, on disait Dieu en regardant sur les mers lointaines… ».

Il se leva. Décidé à chasser ses humeurs romantiques, il prit à travers bois, dans une direction opposée à celle suivie par le petit groupe. Le silence était profond. Dans l’enchevêtrement des branches et des feuillages qu’il écartait pour se frayer une route, des battements d’ailes effarés, une fuite brusque dans les buissons ; puis le silence se refermait et le bruit de la mer elle-même ne pénétrait pas cette sylve. L’odeur des plantes et des arbres était presque suffocante ; des aromes obscurs se condensaient sous cette voûte, comme en une cassolette bien close. Les tempes d’Helven battaient. Il avait hâte maintenant de trouver une clairière, d’aspirer une bouffée venue du large, de voir au-dessus de sa tête un morceau de ciel libre. De son bâton, il fauchait les lianes, abattait les basses branches, faisant sa trouée, les épaules en avant.

Enfin, un rayon de soleil traversa les feuillages moins épais. Il respira.

Alors, dans le silence, un hululement s’éleva, une plainte si vaste qu’elle paraissait sortir de la forêt et gagner l’espace des eaux amères, par-dessus les arbres et les collines, comme un vol de grues gémissantes. C’était une supplication monocorde, un peu rauque et d’une désolation infinie.

Helven frémit. Cette île recélait donc dans ses plis embaumés les plus atroces douleurs ?

Rejetant les branchages, il vit devant lui une clairière d’herbes fines. Au centre, étaient assis en cercle quelques personnages qui se livraient à une sorte de lamentation liturgique.