— Bravo, fit Marie.
— Pour moi, glissa Tramier, je m’abstiendrai, mais je vous regarderai volontiers.
Helven et Leminhac acquiescèrent et l’on passa dans la fumerie.
Des lanternes, ornées d’oiseaux monstrueux sur fond rouge, éclairaient la pièce. Nous supposons que nos lecteurs ont tous lu Thomas de Quincey, Kipling, ou tout au moins Claude Farrère ; ils nous dispenseront donc de nous étendre longuement en des descriptions d’un effet facile et d’un goût un peu usé. Les amateurs de ce pittoresque recourront à leurs auteurs préférés ; quant aux amateurs de la drogue elle-même, ils connaissent ses merveilleux effets et son nom seul suffit à évoquer dans leur esprit des Palais de Béatitude que nulle brocante de verbe ou de style ne parviendrait à meubler.
Bientôt le silence tomba des voûtes obscures et tout autour des lampes grésillèrent les boules soigneusement rôties dont l’odeur ne s’oublie point. L’Hindou préparait les pipes. Marie Erikow refusa d’ailleurs ses services. Elle tenait trop à la volupté d’amollir la goutte sacrée au bout de l’aiguille sur l’or crépitant de la flamme.
Leminhac eut bientôt mal au cœur ; mais il eut le tact de ne pas se plaindre. Le professeur s’initiait prudemment aux Paradis artificiels. Quant aux autres, ils fumèrent, sans mot dire, les premières pipes.
Bientôt cette lucidité élyséenne que donne l’opium, cette langueur d’après-midi qui n’atténue point l’éclat des images, envahirent l’esprit des fumeurs. Le professeur lui-même s’enivrait lentement du parfum qui, peu à peu, imprégnait les murs, les nattes, les étoffes, la nuit.
Et ils étaient cette fois-ci bien pareils aux mangeurs de Lotus qui s’assirent au soir sur le sable jaune d’un pays où les choses ne changent pas, sur une plage au bord des flots, entre la lune et le soleil.