« Voici que j’ai débarqué sur cette terre, — et cette terre le Seigneur l’avait bénie entre toutes. Les vents orageux n’y soufflent point ; la rosée humecte les plantes ; le soleil et la lune la caressent de leurs rayons ; la mer lèche doucement ses rives. Mon île était le jardin des délices, le vase de la joie, le vaisseau de l’innocence.
« Je vis des hommes et des femmes au corps harmonieux, au front couronné de fleurs. Ils vivaient nus et ne connaissaient point leur nudité. La terre produisait en abondance de quoi suffire aux besoins de ses enfants ; ils ne travaillaient point. Ne possédant rien en propre, ils ne se haïssaient pas. Bien au contraire, ils s’aimaient et s’unissaient entre eux, selon leurs goûts et selon les heures ; ils se séparaient avant que la lassitude ne devînt du dégoût ; et l’amour n’était pour eux ni une lame aiguisée, ni un feu dévorant, ni une folie hagarde. L’aube et le crépuscule se posaient sur leurs maisons comme un vol pacifique de colombes. La mort elle-même se parait de voiles candides ; elle les prenait par la main et ils la suivaient, croyant qu’elle les conduisait dans une autre île où les fleurs n’étaient pas moins belles, l’air moins embaumé et le ciel moins éclatant.
« A voir cette félicité, mon cœur défaillit d’amertume. Depuis des siècles, me dis-je, ils jouissent d’un bonheur fait d’ignorance. Ils n’ont ni société, ni religion, ni morale, ni sanctions. Horreur ! Ils ignorent la Loi.
« Et il me parut qu’un sombre nuage voilait subitement cette nature splendide. Car la destinée de l’homme n’est point d’être heureux, mais de connaître et d’appliquer la Loi.
« Je résolus de la leur révéler et de les arracher ainsi à leur félicité coupable. Mais ce n’était point chose aisée, car ils ne m’entendaient pas. Rien, dans cette île qui n’avait pas changé depuis l’Éden, rien n’avait pu leur apprendre que l’homme est né pour travailler ; que toute joie, dans son essence, est damnable, sinon celle qui naît du bien accompli et de l’observance des préceptes ; que l’amour est une souillure ; que la loi enfin, la loi de l’Éternel, c’est la douleur.
« Impuissant à faire pénétrer ces vérités salutaires dans leurs esprits corrompus par tant d’innocence, je procédai autrement que par des discours.
« J’avais pour moi la force : des serviteurs résolus, des armes et tous les arguments que nous fournissent quelques livres de poudre, de chevrotines et pas mal encore d’autres ingrédients dont je vous parlerai tout à l’heure. Le fer et le feu, employés pour cette juste cause, contribuèrent à établir la Loi.
« Loué soit le Tout-Puissant, qui m’a donné d’être son second et presque son égal sur cette terre immonde. Les desseins de la Providence sont cruels, mais je suis avec joie leur instrument.
« Que je baigne mes mains dans le sang du pécheur ; que je déchire ses entrailles ; que j’arrache ses yeux. Ma violence et ma rage bienfaisantes lui ouvriront l’éternité. Qui n’a pas goûté cette volupté souveraine n’a jamais été ivre.
« Et voici :