« Ces pauvres sauvages ignoraient tout du juste et de l’injuste. Comment leur faire entendre ces notions indispensables ? N’ayant aucun besoin et par conséquent aucune privation, ne possédant rien et jouissant de tout, ils ne pouvaient comprendre la gloire du Très-Haut qui distribue, selon ses desseins mystérieux, la pauvreté et la richesse, la maladie et la santé. Où le mal n’existait pas, il me fallut le créer, pour que la lumière de l’Éternel gagnât les ténèbres de leur cœur.
« Ainsi ai-je fait. J’ai mutilé les êtres les plus solides et les plus vigoureux ; je leur ai enlevé la force de leurs mains et de leurs jambes ; j’ai crevé la coque de leurs yeux ; j’ai arraché ces langues qui ne louaient pas le Seigneur. J’ai allumé des bûchers, incendié des villages, égorgé des femmes et des enfants. Mais j’ai bien eu soin d’épargner une partie des habitants, pour leur donner, par mon arbitraire, une notion de l’équité. Le Seigneur a-t-il fait autrement au jardin de l’Éden ? A-t-il autrement que moi répandu sur la terre en genèse la douleur comme une semence ?
« Vers moi aujourd’hui les hommes les plus vigoureux agitent leurs poings sanglants. Je les ai humiliés et je leur ai appris à prier. Les femmes ne considèrent plus l’amour comme une joie. Il ne leur est permis que d’être mères. La pureté enfin, l’ascétique pureté, va descendre et va régner sur cette terre où les hommes vivaient comme vivent les oiseaux.
« Le bien-être de la chair éloigne de Dieu. Les maladies et la décrépitude étaient ignorées de mon peuple. J’ai fait surgir devant eux le spectre argenté de la Lèpre aux yeux roses. »
La voix se tut.
Dans le silence de la fumerie, on n’entendait plus que le souffle des dormeurs. Tous avaient cessé de fumer. Il y eut deux ou trois soupirs — des cauchemars sans doute.
La voix reprit :
« La grâce du Seigneur a pénétré ces âmes, car ceux à qui j’ai infligé de salutaires souffrances se prosternent devant moi et m’adorent aujourd’hui. Non seulement ils me craignent, mais ils m’aiment pour le mal que je leur ai fait. Et sans doute ils préfèrent ma création douloureuse au règne paisible de la nature.