« Avez-vous songé un peu à ce que vous feriez, si je vous débarquais, tout frais, tout roses, engraissés comme de petits cochons, sur les quais de Sydney ? Non, vous n’y avez pas songé ? Eh ! bien, moi, je vais vous le dire : vous iriez raconter partout qu’il y a, quelque part dans une île, une sorte de fou qui se dit marchand de cotonnades et qui parle trop quand il a pris de l’opium. Monsieur Helven, qui est un si charmant homme et qui connaît si bien les choses de la marine, donnerait même exactement la latitude et la longitude. Pas vrai, mon jeune ami ? Et puis, un beau jour, ne verrais-je pas débarquer ici les serviteurs abêtis et galonnés de vos Sodomes et de vos Gomorrhes, vos coloniaux, vos gendarmes, vos fonctionnaires ? Jolie société. Plaise à Dieu que cette racaille ne foule jamais le sol de cette île bénie par le Seigneur : je la recevrais à coups de fusil.

« Ce n’est pas tout, mes bons amis. Je m’ennuie ici. J’aime la société des dames, des dames qui jouent du piano, parlent anglais et tiennent leur place au bridge. Vous n’avez pas pensé une minute que vous pouviez faire le bridge de ce pauvre Van den Brooks ? Ingrats ! Je suis sûr que Mme Erikow a bien meilleur cœur. Mais vous ferez mon bridge, allez, et vous y prendrez goût. Je m’ennuie, je vous le répète, et je vous garde…

« Prenez-en votre parti. Allez, croyez-moi ! Vous n’avez d’ailleurs pas d’autre alternative : mon bridge ou le radeau de la Méduse, à supposer que vous puissiez quitter la côte sans recevoir une chevrotine de mes fidèles serviteurs qui sont de parfaits évangélistes. Quand vous les connaîtrez mieux, vous les apprécierez.

« Et nous collaborerons ! Oui, mes amis, le Seigneur vous a fait cette grâce de vous appeler à moi. Vous participerez à mon œuvre. Le professeur Tramier est un homme plein de science et de ressources. C’est un médecin. Il m’aidera à donner à mon peuple, par les méthodes que vous connaissez (oui, oui, ne protestez pas) et qu’il élargira, le sentiment de la justice et cette crainte de Dieu qui est le commencement de la sagesse, comme dit la grammaire grecque. Vous m’aiderez à amener le règne de Dieu sur cette terre, en m’aidant moi-même à y régner.

« Leminhac, mon cher maître, qui êtes doué d’une si belle faconde, je vous emploierai à la propagation de la foi et, d’autre part, vous pourrez, sur ce terrain vierge, vous livrer avec moi à de sérieuses expériences sociologiques. Il y a beaucoup à faire ici, en cette matière, et M. Durkheim n’aurait jamais rêvé une pareille félicité.

« Enfin, mon cher Helven, votre sensibilité d’artiste vous désigne pour un rôle à la fois délicat et sublime. Vous serez l’Instrument du Seigneur, le Serviteur de ses Vengeances et vous doserez à merveille, en y prenant un pieux plaisir, ces délectables supplices qui ouvrent aux âmes l’Éternelle Cité.

« Quant à Mme Erikow, permettez-moi de ne pas insister. Les voies de Dieu sont mystérieuses. Préparez-la à la grande tâche qui lui incombe. Salut à toi, fille de Jérusalem !

« Considérez maintenant votre nouvelle existence. Le Seigneur vous donnera des jours nombreux. Vous vivrez autour de moi, comme les rejetons d’un chêne majestueux, jusqu’au jour où…

« Allez, mes amis, soyez sages. Bonne nuit. Ne faites pas de mauvais rêves. »