Les heures passent. Le han des rameurs scande les minutes. De gros nuages glissent très bas, emportés par une forte brise. Des faisceaux de safran jaillissent entre leurs îles d’encre. Un rayon frappe la mer, comme une lance le bouclier adverse. C’est l’aurore. Déjà la terre de Van den Brooks, la terre du Dieu s’efface. Elle n’est plus qu’un point sombre, plus rien…
Helven laisse tomber ses rames.
— Sauvés !
Marie le regarde. Il est beau, la chemise ouverte sur la poitrine très blanche, le front brillant de sueur, cet athlète pensif. Marie a une folle envie de baiser ses lèvres, son cou nu, de se jeter à ses pieds. Un instant, elle oublie le canot, la mer déserte ; elle oublie qu’ils ne sont plus qu’une misérable épave à la merci des flots, à la merci de la faim…
La voix de l’avocat la rappelle à la réalité.
— Sauvés ? Je ne veux pas faire l’oiseau de mauvais augure, mais si personne ne vient nous repêcher, nous tirerons à la courte paille « pour savoir qui… qui sera mangé, ohé, ohé ».
— Évidemment, tout comme dans la chanson, grogne le professeur que cette perspective assombrit.
— Mais il y a des provisions, crie Marie joyeusement : je fais l’inventaire.
Pauvre Tommy Hogshead ! Les crabes fouillent déjà de leurs pinces les orbites où roulaient tes yeux blancs. Et voici que la Belle des Belles ouvre les boîtes de conserves soigneusement volées par ton astuce. Que dirait le fol d’Elseneur ?
— Un tonnelet de rhum. Fort entamé, en vérité. Il reste environ deux litres. Jamais nous ne boirons tout cela.