— Et vous voulez le quitter ! soupira le marchand.
— Tout nous appelle sur notre vieux continent, fit mielleusement le professeur, qui se révélait diplomate. Tout, notre vie, nos affections, notre labeur. Comment nous arracher aux voix de nos épouses, de nos enfants, de nos amis ? Certes, la vie dans votre île embaumée, dans ce nouvel Éden, nous paraît une condition fort enviable. Mais hélas ! la raison nous oblige à renoncer à l’Age d’Or, à retrouver l’Age de l’acier, l’Age des Banknotes. Funeste nécessité ! Mais pouvons-nous nous y soustraire ?
— Vous le pouvez, dit Van den Brooks. Je l’ai fait.
— Mais non, hélas ! Mille fois non. Aucun de nous ne renoncera à ses ambitions, à sa fortune, à ses amours, à son foyer. Nous préférons une vie d’efforts, dans la fièvre de notre civilisation, aux loisirs fleuris que vous nous offrez. Nos goûts, malheureusement…
— Il s’agit bien de vos goûts, dit brutalement le marchand. Il s’agit de ma volonté et vous êtes dans ma main comme des fétus de paille. Je vous briserai, si cela me plaît. Vous n’êtes qu’une vieille baderne, mon cher professeur…
— Monsieur… fit Tramier étouffant.
— Silence, rugit le marchand. Vous avez assez bavardé. Moi seul ai le droit de parler ici.
— Vous n’avez pas le droit de nous insulter, répliqua Helven. Mme Erikow a raison. Vous êtes un lâche ; vous insultez les vieillards et les femmes.
— Excusez-moi, monsieur Helven, fit avec calme Van den Brooks, à la plus grande stupéfaction des passagers. Et vous, Madame, et vous aussi, monsieur Tramier. Je m’emporte. Soit. Je serai correct… allez… Je sais ce que j’ai à faire. Vous m’obligerez en rentrant dans vos cabines.