Le capitaine Halifax veilla à ce que chaque passager regagnât son logis. Les dîners furent servis dans les cabines. Helven voulut rejoindre l’avocat ; mais la porte était fermée d’un loquet extérieur. Il appela, vainement.
Il s’assit sur son lit et l’angoisse s’assit à son côté. Cette fois, il n’y avait plus de doute. Van den Brooks était un fou, mais un fou logique, prudent, soucieux de son intérêt. Cet intérêt exigeait que les gens qui pouvaient contrarier sa folie, l’empêcher de poursuivre ses desseins insensés, fussent mis hors d’état d’agir. Et c’en était fini !…
La voilà bien, l’Aventure !… Il songeait à sa maison paisible, dans ce coin d’Écosse où il était né, aux landes roses où le vent gémit si tristement les nuits d’hiver, d’une plainte que l’on n’oublie pas ; il revit les troncs brûlants dans la haute cheminée ; il sentit l’odeur des grogs au gingembre que préparait sa mère — une vieille dame si propre et les clés à la ceinture — et l’odeur des bruyères humides, les matins de chasse où l’on part, encore engourdi de sommeil, transi du brouillard d’octobre ; il entendit le hurlement des chiens et les mille rumeurs domestiques, il revécut sa jeunesse, comme on la revit parfois, toute résumée en quelques images, en quelques parfums…
Et le sommeil fut plus fort que le souvenir et que l’angoisse. Il s’endormit.
....... .......... ...
Il sursauta. La porte venait de s’ouvrir. Une pénombre blafarde coulait par le hublot.
— Venez, fit la voix d’Halifax. Dépêchons.
— Ça y est, pensa le jeune homme. M. Van den Brooks opère à la manière française… au petit jour…
Devant le marin, il ne voulut pas paraître couard, s’habilla soigneusement, et noua sa cravate comme s’il se rendait à une garden-party.
Halifax le précédait. Ils parvinrent sur le pont avant. Dans la clarté falote de l’aube, Helven distingua, rangé en bon ordre, l’équipage, comme le jour où l’on avait fustigé le nègre. La silhouette de Van den Brooks, tout à l’avant du vaisseau, dominait la mer et l’aube. Helven ne put voir son visage. Auprès de lui, l’Hindou, son serviteur. L’Anglais s’arrêta à quelques pas, et attendit. Les uns après les autres, Leminhac, Tramier et Mme Erikow arrivèrent, conduits par Halifax. Marie était fort pâle, elle serrait les lèvres ; son menton lourd rendait sa beauté plus saisissante et presque cruelle.