En soulevant le store baissé, à cause de la lumière crue, sur la large baie du wagon-salon, Leminhac découvrit, barrant l’horizon de sa ligne puissante, la Cordillère des Andes dont quelques sommets étincelaient. Ce spectacle majestueux ne lui inspira qu’une réflexion prosaïque :
— Ce train n’avance pas.
Mais, comme il se piquait de quelque sentiment de la nature et qu’on ne peut décemment, lorsqu’on est avocat et conférencier, laisser passer sans commentaires la perspective éthérée, sur un sombre azur, des cratères du Chimborazo ou du Cotopaxi, il ajouta :
— Panorama en vérité grandiose. Et comme on est loin de Paris !
Un Français se reconnaît en voyage à ce qu’il accommode à toutes les sauces ces syllabes magiques : Paris ! Ce nom bien-aimé ne quitte pas ses lèvres, surtout si le voyageur est natif de Pézenas ou de Brive-la-Gaillarde. Si vous rencontrez un Français sous la ligne précise de l’équateur, comme c’est le cas dans cette histoire, ou dans une oasis du Sahara, ou buvant le thé sur le poêle d’une isba sibérienne, ne manquez pas de lui demander innocemment :
— De quel pays de la France êtes-vous originaire ?
Il ne manquera pas de vous répondre :
— De Paris, naturellement.
Et parfois avec le plus riche accent de Provence ou de Gascogne. Nous ne trouvons sur la mappemonde que des Français de Paris.
Si maître Leminhac, jeune gloire du barreau parisien, égaré au centre — bien lointain — de notre planisphère terrestre, évoquait ainsi la Ville Lumière, c’était sans doute moins pour rappeler à son vis-à-vis, vieillard correctement binoclé d’or, les délices de notre moderne Capoue, que pour attirer l’attention bienveillante d’une troisième personne jusqu’ici plongée dans la lecture d’un livre, sans nul doute anglais, si l’on en jugeait par la couverture de toile verte, agrémentée de filets d’or.