L’effet cherché se produisit naturellement, et la troisième personne, dont Leminhac n’avait encore aperçu qu’une lourde torsade dorée sous la soie d’une écharpe, découvrit, l’espace d’un instant, un profil un peu lourd, mais d’une étrange séduction.
— C’est une Russe, pensa Leminhac qui avait fait de sérieuses études ethnologiques au Palais de glace et, plus récemment, dans un atelier cubiste de Montparnasse.
— C’est une Russe, répéta-t-il, satisfait de sa perspicacité encore invérifiée d’ailleurs. Il n’y a qu’elles pour avoir ce menton un peu fort, ce nez légèrement aplati et pour être cependant les plus séduisantes créatures. Et quels cheveux !
— Il me faut voir ses yeux, ajouta-t-il. C’est indispensable.
— Ne pensez-vous pas, Leminhac, dit le vieillard binoclé d’or, que nous arriverons en retard à Callao ?
— Je le pense, mon cher professeur, répondit l’avocat. D’après l’horaire, et si je me souviens bien de l’heure à laquelle nous avons passé à la dernière station, nous avons déjà un retard de cinq heures.
— C’est peu, évidemment, pour de pareilles distances.
— Oui, fit Leminhac, mais il serait fâcheux de manquer le Gloucester à Callao. Les formalités pour les bagages sont longues.
— Patience, fit le professeur.
Et il se replongea dans la méditation du deuxième tome de Krafft-Ebing, dont il avait commencé la lecture à Yokohama, et il n’était encore qu’à la cinq cent quatre-vingt-treizième page.