Le peintre avait quelque expérience des choses de la marine, et il ne fut pas sans noter certains détails singuliers. La puissance des machines, la robustesse du navire n’étaient pas le propre d’un navire de plaisance. Quant au coton, Helven, se glissant par l’échelle qui conduisait à la cale, n’en distingua point une balle. La cale était bourrée de provisions et aussi de caisses métalliques dont il ne put estimer le contenu.
Il termina son excursion par l’avant du navire. Quelle ne fut pas sa stupéfaction en découvrant, sous des bâches de toile verte, deux petits canons fixés sur des pivots de cuivre. Les sabords étaient soigneusement masqués.
— Peste, fit-il, M. Van den Brooks est fort soigneux de son coton…
Comme il regagnait sa cabine, il aperçut la puissante silhouette du marchand qui montait sur le pont. Il s’effaça rapidement, mais un léger et inexplicable malaise s’était emparé de lui, à cette brusque apparition.
Cette nuit-là, réunis sur le pont du vaisseau, le ciel fourmillant d’astres au-dessus de leurs têtes, lentement balancés par les houles du Pacifique, ils connurent la beauté du monde.
Les quatre passagers et auprès d’eux Van den Brooks, que Leminhac nommait maintenant « le Magnifique », reposaient sur des rocking-chairs que le roulis du navire faisait voluptueusement osciller. Une brise qui, soufflant des terres lointaines, avait passé sur les forêts de citronniers, de santal et de bois de rose, caressait leurs fronts, tandis qu’à portée de leurs mains, des boissons éclatantes et glacées embuaient le cristal des verres où tremblaient les chalumeaux de paille. Lorsqu’ils levaient les yeux, ils pouvaient suivre du regard, ondulant selon le rythme du navire, la Croix du Sud et le cortège des constellations.
— Tant d’astres ignorés, murmura Marie Erikow. Et lorsqu’ils penchaient la tête, ils voyaient, émergeant et plongeant tour à tour, l’étrave sombre du Cormoran ouvrir un sillage de feu, car la mer était phosphorescente, les vagues rutilaient d’émeraudes, des perles rejaillissaient sous l’élan du vaisseau, comme un collier qui se brise et dont les joyaux, inépuisablement, s’égrènent.
— Voyez-vous, dit Van den Brooks, la mer étaler son trésor ; la voyez-vous brasser ses pierreries, comme un avare qui plonge les bras dans ses coffres et laisse couler entre ses doigts l’or, les rubis et les émeraudes. Elle ruisselle de joyaux : la voyez-vous avec ses monceaux de diamants, d’améthystes, de topazes, de béryls et d’aigues-marines, cette Golconde naufragée…
Il parlait d’une voix lente, mais Helven démêlait, sous la paisible intonation, je ne sais quoi de rauque et de passionné.