Le professeur, ancien boursier de collège, candidat tenace à tous les concours, primé, lauré et médaillé, devenu un des maîtres de la science et un des médecins les plus consultés de Paris, avait gardé de ses origines modestes un respect étonné pour le faste. Il n’était pas très sûr de posséder réellement une limousine de 40 HP, un appartement avenue d’Iéna et une chasse en Sologne. Dans ses salons où tous les siècles de la monarchie et de l’Empire confondaient leurs styles, leurs ors, leurs cuivres, leurs bois peints ou leurs acajous vernis suivant la tradition brocantesque de l’ameublement national et bourgeois, le professeur se mouvait gauchement et comme installé par hasard dans un garni trop somptueux.

Toutefois, il jugea convenable de faire un éloge de la richesse.

— C’est, dit-il, la richesse qui a remplacé l’héroïsme. Nos Dioscures sont aujourd’hui James Rockefeller et Pierpont-Morgan. Ils nous apparaissent siégeant sur un Olympe lointain, nimbés d’or et voilés aux mortels par des nuages de banknotes.

« La foudre elle-même ne manque pas à ces nouveaux Jupiters : ce sont eux qui font la loi aux rois et non plus le Seigneur tout-puissant, Sabaoth ou Dieu des armées. Le destin en soit loué. Car ce sont des sages : ils ont amassé beaucoup de biens, et connaissent, par conséquent, l’art de conduire les peuples.

— Et de traire les hommes, ajouta Helven.

— J’avoue, reprit le professeur, avec un regard allumé par le repas, qu’il m’est arrivé d’envier ce que l’on n’ose appeler leur bonheur — car c’est un mot qui ne signifie rien — mais tout au moins l’enivrement de leur puissance. Un mot, un coup de téléphone, une fiche à déplacer, et voici des lignes de chemins de fer qui se déroulent, des vaisseaux qui essaiment sur la mer, des usines qui s’embrasent, la guerre qui bouleverse le monde. A volonté, prospérité ou misère, douleur ou joie, ils sèment tout à pleines mains.

— Mon cher professeur, dit Leminhac, dont les rentes étaient maigres, vous faites de la mythologie. La mythologie du billet de banque ! En réalité, il n’en va pas ainsi. Les milliardaires sont des bourgeois économes, mesquins et quelquefois sordides. Un roi du dollar, aujourd’hui défunt, priait sa femme de ne point acheter d’huîtres, les trouvant d’un prix trop élevé, et il ne donnait pas de pourboire à ses cochers, quand il prenait un fiacre. Ils ne sont pas maîtres de leur fortune qui marche toute seule et, s’ils le pouvaient, ils l’arrêteraient tout bonnement : elle les effraie. La plupart ne connaissent pas leur pouvoir et la limite même de leurs richesses. S’ils bouleversent le monde, c’est par pure incohérence ; s’ils sèment la joie ou la douleur, ils ne s’en aperçoivent même pas ; ils n’agissent que par cupidité, tout comme un épicier de village qui spécule sur son gruyère. A tous les degrés de l’échelle, l’appétit du lucre est identique : il est grossier et borné.

— Notre cher professeur Tramier est lyrique, dit Van den Brooks, et M. Leminhac prononce de vertueuses paroles. Vous parlez des riches. Mais j’imagine — excusez-moi de la liberté grande — que tous deux vous les ignorez.

— Il y en a de toutes sortes, dit Marie Erikow. Quel rapport y a-t-il entre le marchand de cochons de Chicago, accroché à son téléphone et à ses registres, et le latifundiaire de Moscovie qui vit comme un satrape et fait knouter ses moujiks ? Aucun.

— Oh ! fit Van den Brooks, plus que vous ne croyez : il y a un fond commun. Le professeur a tort ; l’avocat aussi. Non point parce qu’ils généralisent, mais parce qu’ils ne touchent pas le point vif. Vous ne connaissez pas ce qui fait essentiellement la mentalité du riche, son vice caché.