— Tenez, dit Van den Brooks, je vais vous raconter une histoire :
« Vous n’êtes pas sans avoir entendu parler de la banque Vermont, Lorris et Co.
— Parbleu, dit Leminhac, j’ai été le chargé d’affaires d’un des créanciers français. Dieu sait s’ils étaient nombreux.
— Oui, fort nombreux. Ce fut une affaire sensationnelle.
— Un coup de tonnerre ! appuya l’avocat.
— J’ai quelques détails sur cette catastrophe financière. De Vermont — mettons que ce fut un de mes amis — descendait d’une ancienne famille de huguenots français, émigrés au Canada et passés en Amérique au moment de l’Indépendance. Curieuse famille, d’ailleurs, dont l’un des ancêtres chevaucha, botte à botte, avec le baron des Adrets et pendit, empala ou rôtit pas mal de papistes, sans compter un certain nombre de ses coreligionnaires qu’il soulageait de leurs bourses, sur les routes de l’Estérel, avant de les expédier dans un monde où le dieu des parpaillots se chargerait de reconnaître les siens. C’était d’ailleurs un aimable homme, encore peu huguenotisé, et qui, tout en ferraillant pour la bonne cause, pratiquait un scepticisme parfait en matière de morale et même de droit commun. Poète entre deux boute-selles, et fessant les maritornes d’auberge, on lui attribue quelques pièces apocryphes d’un recueil intitulé « le Carquois » et dont le principal auteur fut le sieur Louvigné du Dézert illustré par votre compatriote Fernand Fleuret.
— C’est un livre licencieux, dit le professeur. Je l’ai feuilleté chez un bouquiniste et les marchands ne l’exposent que ceint d’une solide ficelle.
— Ses descendants, fort puritains, élevèrent consciencieusement des bœufs, des porcs et des chevaux et amassèrent une fortune qui redora le blason comtal. La banque fut fondée à New-York en 1876, par le comte Gratien dont le fils épousa une Espagnole. Celle-ci, naturellement catholique, éleva dans sa religion leur fils unique, Lionel, qui, à la mort de son père, prit avec son coassocié William W. Lorris la direction de la banque dont il était le principal actionnaire.
« Lionel était un grand gaillard, fait pour remplir l’armure de son ancêtre, mais qui, malgré son apparence de reître, vécut comme un moine les années de sa jeunesse. Sa mère l’avait confit en dévotion et lui avait farci l’esprit de toutes les fariboles que peut nourrir l’imagination d’une fille de hidalgo. Elle lui représentait l’enfer ouvert sous chacun de ses pas et l’enfant s’attendait toutes les nuits à voir flamber à son chevet les yeux du diable venu pour le quérir sous la forme d’un barbet. Salutaire éducation !
— Salutaire en effet, dit le professeur. Elle remplit les asiles d’aliénés.