« Il se révéla bientôt, aux yeux des plus experts et des plus adroits financiers, comme un maître de la spéculation. Jamais requin ne nagea plus adroitement entre deux eaux et ne happa plus prestement sa proie. Il tenait ferme et ne lâchait point prise. On lui attribue le scandale de la Minnesota Diskonto Gesellschaft. Ce geste digne d’un forban de haute lignée lui valut la réputation d’un malin avec qui il fallait compter et remplit les coffres de l’Office Loch, lequel ne payait point de mine et n’avait pas d’huissier à chaîne.

« L’affaire en question porta une grave atteinte à la Banque Vermont-Lorris dont les intérêts se trouvèrent lésés par la chute d’une maison amie et alliée. Chose étrange, les machinations du patriarche, pour la plupart assez tortueuses, apparaissaient à un observateur désintéressé et compétent, comme visant toutes le même but, à savoir ruiner le crédit des Vermont-Lorris and Co. Ceux-ci, — ou pour mieux dire Lorris tout court, car Lionel ne donnait pas signe de vie — Lorris donc avait affaire à forte partie et devait se tenir à carreau. Mais il ne soupçonnait point la trame. Cette trame était de mailles fines et serrées. Tous ceux qui ont hanté, il y a douze ans, le péristyle de la Bourse, se souviennent de la prodigieuse habileté avec laquelle furent conduites les affaires des Brazilian Diamonds, des Minoteries Werruys, des Braddington Motor Cars, et mille autres opérations du même genre. Une fatalité mystérieuse dirigeait les cours dans le sens le plus favorable aux opérations de Sigismond Loch, dont on peut dire qu’il ne connut pas un échec, pendant le temps — heureusement bref — où sa sinistre et pateline figure hanta les songes arides des financiers. La même fatalité — était-ce bien le destin ? — amenait progressivement l’effondrement de l’ancienne et si honorablement connue banque Vermont. De père en fils, les Vermont avaient joui de la confiance et de la sympathie universelles — chose rare dans les milieux où l’on a à la fois la dent dure et l’échine souple.

« L’impopularité de Sigismond Loch augmentait chaque jour. Il est probable que ses desseins secrets apparaissaient à quelques-uns, selon une de ces presciences ou divinations inexplicables. On flairait le coquin, sans toutefois l’aborder de front. Des manifestations hostiles, qui eurent lieu à la Bourse, lui témoignèrent les sentiments de la confrérie. Mais il ne parut pas s’en émouvoir. Et d’ailleurs, la fortune lui souriait.

« On racontait sur lui d’étranges histoires et qui frôlaient la manie. Par les soirs d’hiver, il racolait, disait-on, dans les quartiers miséreux, de pauvres petits va-nu-pieds grelottant le froid et la faim. Le bonhomme les prenait doucement par la main et — comment ne pas suivre un si respectable vieillard ? — les conduisait devant les boutiques les mieux achalandées, les plus lumineuses. On humait l’arome des cakes et des puddings, le fumet des rôtis, l’odeur chaude du pain. Les crèmes bavaient sur l’or des croûtes ; les nougats échafaudaient leurs marqueteries appétissantes ; les pâtes d’amandes et de coings, les gâteaux farcis de noix et de pistache, les chocolats fourrés de liqueurs et de fruits, tout cet Eldorado de la gourmandise chatouillait le palais des meurt-de-faim en culottes ravaudées. Le patriarche de Chaldée sentait frémir dans sa main racornie la menotte du bambin affamé, et j’imagine qu’il en éprouvait quelque jouissance particulière, car la fête durait longtemps.

« Le gamin n’osait pas en demander davantage et l’aspect à la fois bienveillant et grave de Sigismond l’intimidait. Inconsciemment poussé par l’impératif — le plus catégorique de tous — de sa panse vide, ivre de convoitise et tout tremblant à l’idée de toucher enfin — une fois dans sa vie — à tant de délices, il tirait le vieillard vers l’entrée de l’Éden.

«  — Tout à l’heure, disait le bonhomme. Patience, mon petit ami. Tu ne t’en plaindras pas.

« Puis, quand il jugeait que la farce avait assez duré, il lui chuchotait paternellement :

«  — Toutes ces bonnes choses te font envie, mon petit garçon. Toutes ces bonnes choses sont succulentes. Si tu savais comme elles fondent dans la bouche, comme elles vous caressent agréablement le gosier. Il y en a beaucoup que tu n’as jamais goûtées et que tu ne goûteras jamais, car tu es un petit pauvre et vraisemblablement, tu mourras de faim, un jour ou l’autre. Tu feras peut-être fortune, mais ne crois pas que l’on devienne milliardaire en ramassant des épingles, comme le racontent vos imbéciles des écoles. Tu seras peut-être un coquin et, dans ce cas, si tu t’enrichis, tu laisseras crever les camarades. En attendant, tu as faim…

«  — Oh ! oui, Monsieur, disait le gosse qui ne comprenait rien, sinon qu’il y avait en face de lui beaucoup à manger et du meilleur.

«  — Bien, tu as faim et tu n’as pas d’argent ?