« A cette époque, Florent entreprit d’assez longs voyages. Il revint au bout de deux ans environ et un jour m’annonça son mariage. Son visage était plus calme ; il me parut moins tourmenté, plus heureux de vivre.

«  — Tu seras content, me dit-il. Je deviens raisonnable. J’en ai décidément assez de la solitude et des spéculations. Je renonce à ma tour d’ivoire ou plutôt j’entrebâille la porte pour laisser passer la compagne. A deux, nous serons à la fois plus isolés et plus mêlés à la vie. Au fond, tu parlais d’or. Rien ne sert de la mépriser, cette vie, notre unique certitude. J’ai regardé trop haut ou trop bas. Aujourd’hui, je veux l’équilibre.

« Il baissa la voix.

«  — Nul n’est descendu plus bas que moi ; nul n’a plus aimé son ordure, nul ne s’y est roulé avec plus de délices, nul ne s’est plus délecté de sa charogne. Et nul n’a plus versé de larmes sur lui-même.

« Il parlait d’une voix sourde, saccadée. La sérénité, qui m’avait heureusement surpris tout à l’heure, disparaissait de son visage, et j’avais en face de moi un Florent inconnu, sombre, violent et qui battait sa coulpe comme un moine passionné se roule sur son cilice. De quelle faute mystérieuse voulait-il parler ? Quelle était cette prétendue déchéance ? Je l’ignorais.

«  — Folies, pensai-je, folies de cette pauvre imagination intoxiquée de tous les poisons littéraires ; hérédité d’alcoolique.

« Il se reprit d’ailleurs bien vite. Et, plus calme, posément :

«  — Allons, mon vieux, je déraisonne. Pardonne, c’est la dernière fois. Je veux vivre, maintenant, comme toi, comme les autres, comme un homme, quoi ! Je le veux. Il faudra que cela soit.


« La femme qu’il épousait était belle. Elle l’est encore. Les yeux un peu métalliques, un peu durs, souvent lointains ; une ligne fort gracieuse. Elle avait dans la courbe de ses hanches de quoi déspiritualiser à souhait ce névrosé mystique de Florent. Je ne doutais pas qu’elle n’y parvînt à bref délai et me réjouissais à l’avance.