« Le couple me parut heureux. Je me rendais assez souvent dans la vaste maison d’Auteuil que Florent tenait de son père et qu’il avait voulu garder. Il y avait un jardin mal entretenu, dont l’herbe envahissait les allées, un magnolia qui, chaque printemps, épanouissait ses larges pétales de cuir blanc ; et toute l’année, par je ne sais quel mystère, des feuilles mortes jonchaient le sol. Le timbre qui résonnait, lorsque s’ouvrait la porte de fer, évoquait une province automnale et je ne sais quoi de conventuel. A mon avis, ce n’était pas la demeure qui convenait à un jeune ménage élégant. Mais Florent ne voulait pas entendre parler de la quitter et sa femme partageait ce goût. Musicienne, elle grisait doucement Florent qui passait ses journées entières à l’écouter, couché sur un divan. Il ne travaillait que fort peu, du moins à mon jugement. Nos relations étaient toujours cordiales, mais au fond, je ne pénétrais pas dans l’intimité du couple qui s’isolait dans ce que je croyais être son bonheur.
« Et telle fut l’histoire des cinq mois qui précédèrent la catastrophe.
« — Il y a environ un an, la femme de mon ami, Lia, se fit un jour annoncer à ma clinique. Il ne lui arrivait que très rarement de venir jusque-là ; c’était toujours moi, célibataire, qui me rendais au domicile du ménage. Ses traits tirés, sa pâleur me frappèrent. Ses révélations me frappèrent plus encore. Quelques jours plus tard, je reçus la visite de Florent lui-même. Je savais ce qui l’amenait. Quelque chose de tragique entra, ce soir-là, dans la chambre avec cet homme.
« — J’ai à te parler, dit-il.
« Et il s’assit près de moi.
« Le soir impondérable, envahissant lentement les livres et la grande table de chêne, polie comme un sombre miroir, coulait le long de nos vêtements. Mais le visage de mon ami paraissait plus pâle dans cette ombre, ses yeux brûlaient d’un feu plus intense. Il parlait encore, tandis que je contemplais un rameau d’automne, maigre et nu, dont le trait incisait la vitre crépusculaire. Il parla, il parla longtemps…
« Vous saurez tout à l’heure ce qu’il avait à me dire, et vous comprendrez pourquoi sa mort ne m’a pas surpris.
« Le soir de la mort de Florent, je m’enfermai dans ma chambre et ouvris le pli qui m’était destiné. Mon ami avait voulu que je fusse encore son confident par delà la tombe.
« Ce petit cahier — le voici — contenait le secret d’une vie qui fut tourmentée et qui a tragiquement fini. Ce secret, je l’avoue, je ne l’avais jamais pressenti. L’humeur souvent bizarre de Florent, je me l’expliquais par des raisons qui, évidemment, n’en étaient point. Tout me semblait clair, net, et il y avait pourtant sous cette surface un abîme que je ne devinais pas.
— Un abîme, interrompit Van den Brooks, vous ne pensiez pas dire si juste.