« Car le prix de la courtisane vaut à peine un morceau de pain, mais la femme rend captive l’âme de l’homme, laquelle n’a point de prix. »

Proverbes.

Celui qui eût pu voir glisser sur les eaux calmes du grand Océan le Cormoran silencieux, avec ses cuivres étincelants et parfois, si la brise était bonne, ses voiles blanches gonflées, n’aurait pu imaginer que le yacht de Van den Brooks abritât autre chose que la joie de vivre, la paresse divine et la rêverie. Et pourtant, en ces quelques jours, si rapidement écoulés, depuis le départ de Callao, des intrigues se nouaient, des désirs et des haines mêlaient leurs ferments, comme il arrive partout où des hommes sont réunis, que ce soit au cœur enfiévré d’une ville ou dans la solitude du désert ou de l’Océan. L’inquiétante figure du marchand n’était pas faite pour calmer les esprits agités, car tous ceux qui approchaient Van den Brooks éprouvaient au contact de cet homme je ne sais quel malaise, fait de crainte et d’étonnement.

Cependant, la nuit semée de mille constellations inconnues, caressée de brises où le parfum des forêts lointaines se mêlait à l’odeur amère de l’Océan, la nuit tropicale, semblable à une aurore, paraissait adoucir les cœurs et les esprits. Leminhac perdait son acidité naturelle ; Helven oubliait sa jalousie et aussi son inquiétude au sujet de la direction du navire qui, d’après lui, continuait à s’éloigner de la route habituelle ; Marie Erikow se sentait redevenir une jeune fille tendre et sans apprêts ; quant au professeur, il oubliait la médecine et versait dans la littérature, comme font malheureusement pas mal de ses confrères qui n’ont pas pour excuse l’enivrante splendeur des Tropiques.

La douceur qui se répandait du ciel sur le pont du navire ne prédisposait guère à la conversation les passagers réunis autour des sorbets et des orangeades.

Pourtant, Marie Erikow, s’adressant au docteur Tramier, manifesta le désir de voir éclaircir le mystère de Florent.

Tramier prit alors la parole :

— Je vous ai dit hier soir la fin tragique de mon ami. La lecture de son journal fut pour moi une révélation, mais une de ces révélations qui jettent parfois d’étranges lueurs sur un problème, sans permettre d’en déchiffrer complètement la solution. Ce journal est un chaos de notes et d’impressions. Pour ne pas vous égarer dans ce dédale de souvenirs, je choisirai pour vous deux des passages les plus caractéristiques. Quant au reste, permettez-moi de vous le résumer le plus fidèlement possible.

« Pendant les deux années qui précèdent son mariage, Florent est piqué par la tarentule des départs, poussé par je ne sais quelle fièvre d’instabilité.

« Il parcourt successivement l’Espagne, la Belgique et la Flandre, l’Allemagne du Sud, l’Autriche. Bien que ces diverses étapes ne soient déterminées que par sa seule fantaisie de rêveur et d’artiste, il y a entre elles un certain lien. Florent est en pleine crise de mysticisme…

— Qu’entendez-vous par là, vous, Tramier ? interrompit Van den Brooks.