— Au fond, quelque chose d’assez simple, mon cher. Un mystique, c’est toujours un émotif exagéré que la réalité blesse ou déçoit sans cesse et qui construit des plans imaginaires pour y projeter le faisceau irritable de sa sensibilité.

— Il y a du vrai, fit Van den Brooks. Mais ce vrai n’explique rien, comme toujours. Les médecins dissèquent des pétales de rose avec de ravissants bistouris, mais ils ne nous révèlent jamais l’essence du parfum.

— Quoi qu’il en soit, continua Tramier, Florent semble avoir traversé une crise violente de spiritualité et même de religiosité. A bien regarder toutes les phases de sa vie, elles sont caractérisées par cette succession alternative de dérèglement sensuel et de raffinement sentimental, d’excès bas et vils et d’aspirations platoniques, de brutalité, de violence ou de tendresse.

— C’est un fort beau miroir, dit Van den Brooks. Nous pouvons tous nous pencher sur lui.

— En Espagne, en Autriche, en Flandre, Florent fit de longues retraites dans des monastères ou des auberges perdues. Que cherchait-il dans ces solitudes ? La paix, sans doute.

— C’est là qu’il l’eût le moins aisément rencontrée, repartit le marchand. L’homme inquiet transporte son tourment avec lui et, dans la solitude, le tourment est son seul compagnon.

— On trouve dans son journal, à chaque page, la griffe de cette nature passionnée et suprêmement égoïste. Les effusions d’amour qui s’y rencontrent n’ont jamais un objet précis. C’est une image de lui-même qu’il adore. Par contre, il se roule avec fureur dans les voluptés les plus basses. Ce sont des cyclones effroyables et rapides et, dans leur tourbillon, sombrent cette haute intelligence, cette sensibilité d’artiste. Il boit ; il use de l’opium, et surtout il fait sa compagnie de filles, de la lie même des prostituées ; il les ramasse dans le ruisseau et s’encanaille avec elles, deux, trois jours, rarement plus, sordide, méconnaissable. Échappé du cyclone, il fuit et le voilà de nouveau repris par une période de solitude et de méditation. De méditation presque exclusivement. Car il ne produit pas, il ne rend rien de ce qu’il absorbe. Tout est consumé par sa propre ardeur. Il tient seulement à jour le récit de sa vie ; il note scrupuleusement, mais sans commentaires, le détail de ses frasques. Échappé des bouges de Barcelone, le voici dans la cellule d’un monastère, perdu au cœur de la Sierra Leone, suivant sur le mur ocre la flèche d’ombre bleue que décrit le jour torride. De l’eau claire, des limons et les âpres oraisons de Saint-Jean de la Croix. Ailleurs, on lit :

« J’ai vécu trois folles journées et trois nuits infernales, à Prague, avec une Juive belle comme un vase de cuivre. Elle a quatorze ans et, depuis sa neuvième année, sert aux matelots du fleuve. On l’appelle Sulka. Elle mord comme un jeune chien et elle est plus avare que toute sa tribu. Mais il a bien fallu qu’elle desserre ses ongles, tant je l’ai battue. Elle m’a beaucoup aimé. Les matelots jaloux voulaient défoncer la porte chaque nuit. Puis, ils s’éloignaient par les ruelles pavées en chantant les rauques chansons que l’on entend, les nuits de pêche, sur les rivages d’Illyrie. Une nuit, je crois bien que l’on a assassiné quelqu’un devant la maison. J’ai entendu un cri et je suis sorti. Un coup m’a renversé et je me suis retrouvé au jour, la figure en sang, assis contre un cabestan du quai. La police m’a interrogé et m’a salué très bas quand j’ai dit que j’étais un touriste victime d’une agression. »

« Et c’est la même chose à Tolède, à Naples, dans de petites villes inconnues où il arrive un soir, à l’heure trouble, et où, tout de suite, haletant, il cherche le mauvais lieu, le masque écaillé dans l’angle de la vitre, ces bouches funèbres, ces épaules lasses, ces seins fripés, ces sombres îlots de vice et de misère sur qui il vient s’abattre comme un grand oiseau éperdu.

« Chose étrange. Jamais une aventure où le mot d’amour puisse être prononcé. C’est un égoïste farouche. Il ne voit que lui ; il ne songe qu’à son étrange soif. Ivre de solitude et de pensée, il vient tournoyer sur un pauvre charnier et se repaît d’ordure avec passion.