« Or, notre ami, doué d’un esprit d’indépendance aussi farouche, se trouve être possédé par le plus terrible des démons. Possédé est le mot, je l’emploie à dessein et sachant que vous en sourirez, Tramier, et vous aussi Leminhac, qui êtes volontiers sceptique en matière d’irresponsabilité.

« Je ne connais pas la suite du journal de Florent. Je la prévois. Je la devine. D’ores et déjà, nous nous sommes tous rendu compte que Florent est possédé par cette passion étrange que j’appellerai de l’amour humilié.

— Érotisme morbide, je l’ai toujours pensé, fit Tramier.

— Ce n’est qu’un côté de la question et c’est même le mauvais côté. Il y a en effet deux faces à ce visage, doublement tourné vers l’ombre et vers la lumière.

« Pour Florent, l’amour est, d’une part, un besoin de l’esprit. En quoi d’ailleurs l’intelligence est-elle autre chose qu’une forme même de l’amour ? Mais, l’amour normal n’est qu’un échelon et un échelon médiocre, quand il n’est pas exalté, vers le grand rêve mystique, vers cette cime où des flammes incorruptibles se mêlent sans se consumer.

« Il reste l’amour mêlé de pitié et, celui-là, quelle ivresse !

— Vous pensez donc, interrogea Helven, que Florent était avant tout un cérébral ?

— Il l’était. Chez l’homme, d’ailleurs, tout vient de l’esprit, et le mal comme le bien.

« D’autre part, Florent est terriblement sensuel. Le désir de la femme est un boulet rivé à sa cheville. Mais ce désir satisfait, le squelette enguirlandé de son amour lui apparaît. Fougueusement épris d’absolu, il ne cherche dans l’amour que ce qu’il a de plus haut et aussi ce qu’il a de plus bas. Tout le camouflage du désir et de l’intérêt lui répugne. Il préfère la délectation sordide et nue avec la fille.

— Ne croyez-vous pas, dit Marie Erikow, qu’il se mêle à cette recherche quelque étrange perversité ?