Messe sur le pont. L’évêque de Colombie parle de la mission purificatrice de la guerre, assisté d’un vicaire mulâtre, dont le coloris naturel se rehausse d’un jaune de cirrhose du plus beau ton : une orange sur un catafalque.

Grâce à la Compagnie Transatlantique, on peut entendre le duo de « Manon » sous le tropique du Cancer. Personne ne niera le progrès. Le ballet d’« Hérodiade » au piano n’est épargné à aucun navigateur. Un médecin militaire est présenté en liberté, dans un dessein lyrique ; il lance la tête en arrière, la bouche en cul de poule, et d’une voix chantante, déclame un sonnet où il est question d’une « femme éternellement morte ». C’est un miracle que son lorgnon ne glisse pas.

Tout le paquebot est là. L’entrepont lui-même a vomi son monde, discrètement.

Beaucoup de demi-sang. Un mulâtre à moustaches policières, le col orné d’une régate blanche épinglée de diamants, coiffé d’une casquette de yachtman, fait les honneurs du bal. Un vieux Ronchonot du bagne, dont les trois galons ne peuvent dissimuler qu’il n’est que garde-chiourme, trogne fleurie d’ivrogne et de belluaire, ronfle, le képi sur les yeux. A bâbord, le pont est solitaire. Par le hublot d’une cabine, on peut voir une négresse en madras rouge, diabolique, traînant à terre et rossant de coups un ravissant gosse blond et bouclé, qui n’ose pas pleurer, de peur que l’on ne vienne.

TOMBOLA

L’eau ridée et crespelée d’écume est d’une transparence immatérielle. A mesure que l’on se rapproche du Tropique les couleurs s’affinent. Toutes les nuances d’azur se confondent. De longues ondulations moirées se propagent de l’horizon jusqu’au navire, des mouvements bleus, une fuite sans fin, des pâleurs qui se foncent, puis se diluent, une substance de genèse amorphe et satinée. Des arcs-en-ciel fusent et s’évanouissent. Le ciel, que parcourent des nuages nacrés, est figé au-dessus de cette palpitation confuse. La surface mouvante de la mer est voilée d’une buée d’or rose à peine perceptible, mais elle atténue et infinise chaque flot. Pas de houle, une vibration colorée, diffuse. On glisse. Le moteur lui-même semble silencieux. Le clou de la journée, c’est le « padre », barbu, décoré et botté, qui a gagné à la tombola une paire de bas de soie et une boîte de poudre de riz.

JUNGLE

Ce soir, le Tentateur est couché dans sa cabine. Il a le visage des mauvais jours. Je vais m’asseoir près de lui. L’odeur chaude de la jungle fermente entre les quatre murs blancs. Pas un souffle d’air par le hublot. Il parle :

« Je n’ai jamais été aussi heureux que dans le Bois. Le Bois, c’est la Jungle de là-bas. J’y ai vécu des heures de fièvre qui valent les plus belles aventures d’amour, — celles que je n’ai pas connues. Vous êtes un civilisé, vous ! vous ignorez les joies de la forêt, les semaines en pirogue sur les fleuves et les rivières, immobile, courbé sous un ciel de plomb, suivant du coin de l’œil le sillage des caïmans, fidèles compagnons de route ; la marche, le sabre à la main, à travers les lianes et les bambous ; le marécage pourri d’insectes où l’on enfonce jusqu’à la ceinture ; la riche puanteur du Bois après la pluie ; le bond de la pirogue sur les rapides fumants ; la rauque mélopée des pagayeurs dans le soir. Vous ne connaissez pas la nuit sur la Jungle, le silence grouillant de menaces obscures, le frôlement mou des vampires et le cri obsédant du crapaud-bœuf. Et surtout vous ne connaissez pas cette ivresse du danger et de la solitude, l’homme colleté avec le Destin et qui le terrasse.

« La Vie ! c’est dans la Jungle que vous sentez son souffle sur la nuque, et non dans votre Europe hystérique et étiolée. Ah ! c’est une forte haleine et qui pue la charogne. La Jungle est un charnier : hommes, bêtes et plantes nourrissent son humus, et toute cette corruption fermente sous la voûte épaisse des feuilles. Que de fois et avec quelle volupté je l’ai humée, cette tiédeur étouffante de la forêt où se confondaient toutes les odeurs de la création ! Deux aromes terribles dominaient, celui de la semence et celui de la mort : sur chaque branche, dans chaque touffe d’herbes tapie dans le taillis de bambous, sous l’ombrage glauque du manguier ou du mancenillier, je les ai flairés comme un chien sur la piste.