« Si vous franchissez le seuil de la Jungle, vous toucherez de votre paume le mystère chaud de l’existence.

« Des fruits éclatants pendent aux branches : ils sont empoisonnés. Des fleurs veloutées comme des prunelles et désirables comme des sexes palpitent dans l’ombre ; elles vous tuent.

« Des mouches irisées comme des pierreries vous pourrissent d’ulcères. Les racines de plantes nourricières donnent la mort. La mort infatigable hante cette inépuisable fécondité.

« J’ai vécu sous le Tropique, au cœur fumant de la terre, j’ai parcouru les mers grouillantes de poissons venimeux, de squales et de méduses corrosives, ces mers langoureuses qu’enflent de brusques et sauvages raz de marée ; ces îles où des volcans sommeillent, encapuchonnés de nuages ; ces vastes fleuves dont les limons jaunissent l’Océan.

« Maintenant j’ai choisi une autre Jungle ; mais je regrette la vraie. »

LA DÉSIRADE

Les douze jours de la grande traversée s’achèvent. Douze jours de plein ciel. Journées radieuses sur le pont : somnolences dans le bleu. Un poisson volant pique son clair d’or au creux d’une vague. Une douce hypnose fixe l’esprit. Le monde, autour de nous, est si lisse, si rond qu’on voudrait le caresser avec la paume de la main.

Sur le paquebot, un petit univers se crée qui se déplace suivant la ligne éternelle de l’horizon. Le temps et l’espace sont abolis.

Le paquebot est un royaume d’illusions. La traversée est une magicienne. Les mirages surgissent. Leurs édifices illusoires s’éclairent d’une lumière d’éternité.

Pourquoi la traversée s’achève-t-elle ? Ne glisserait-on pas toute la vie, dans cet azur absolu ?