Et pourtant elle s’achève !

Une longue pellicule grise apparaît à l’horizon ; une mince buée verte, très pâle sur l’eau. Une terre !

La Désirade !

Les navigateurs de jadis t’ont baptisée d’un beau nom, île tant attendue. Mais nous aujourd’hui, nous rêvions d’un désir qui n’atteint pas sa fin, d’un navire qui jamais ne trouve d’escale, d’un voyage sans terme. O Désirade, que nous te désirions peu lorsque sur la mer s’inclinèrent tes pentes couvertes de mancenilliers !

II
ESCALES

GUADELOUPE

Le paquebot, troué de lumières, est fixe dans la nuit de la rade. Tout autour dansent des barques éclairées de chandelles qui brûlent, jaunes, en des cornets de papier huileux. Au fond des barques luisent des fruits, oranges et bananes. Un tumulte de voix et de cris s’élève. C’est un jacassement aigu et inarticulé : le créole. La terre est invisible.

On mord avidement dans les fruits. Les oranges sont acides à faire grincer les dents. Les grues du dock commencent à geindre, et à abattre les palanquées, une par une, toute la nuit et tout le jour qui suivra. Des câbles sifflent. Le paquebot est triste comme une maison qu’on déménage.

Au matin, apparaît une baie lisse, plate, vert sombre sous un soleil déjà dur. Il pleut — une pluie tiède — sans qu’on voie un seul nuage. « C’est un haut pendu », dit-on. Plusieurs fois par jour tombent ainsi des averses ensoleillées.

De grosses autos américaines ronflent sur le quai. Des chauffeurs nègres s’en donnent à cœur joie avec les clacksons. Un grouillement de négresses enturbannées de madras verts, bleus, orange ; l’une d’elles est coiffée d’une tortue.