SAINTE-LUCIE
Les cases s’accroupissent entre les langues vertes des bananiers. Des palmes allongent leur reflet sur l’eau d’un canal. La route serpente au bord d’un torrent enfoui sous les bambous et les lianes. La sueur baigne nos fronts. L’air est moite.
Des rues criardes de rires et de disputes. Une humanité violente fermente dans cette touffeur. Des relents de graisse rance et de musc…
Deux petites courtisanes, l’une noire, l’autre mulâtresse, se dandinent dans leurs loques de coton blanc. Elles m’ont dit : « Viens dans notre maison ». Je les ai suivies. C’était une case sur pilotis au fond d’une cour boueuse. Elle mesurait tout au plus trois mètres et n’avait pas de porte. Un rideau haillonneux divisait l’intérieur. Il y avait tout juste la place de s’asseoir sur une caisse. Je ne savais que dire. Elles souriaient. Je leur ai donné des cigarettes et un shilling. Puis j’ai articulé : « Il est tard. Le paquebot va partir. Il faut que je m’en aille ». La mulâtresse secoua la tête, et me prenant par la main, m’entraîna derrière le rideau. Sur une paillasse, un enfant, roulé dans un drap troué, dormait. La femme, sans mot dire, se coucha près du petit être, relevant sa robe… Mais je détournai la tête et repoussai sa main qui m’appelait. Sur le seuil, sa sœur noire guettait, silencieuse, et ne chercha pas à me retenir.
TRINIDAD
« West Indies ! » ai-je murmuré en m’allongeant dans l’auto silencieuse qui m’emporte le long d’une rue étroite bordée de magasins. Et la belle boutique de canning où s’entassent les épices et les tabacs de tous les pays. L’odeur de cannelle et de gingembre. Je pense au début d’un livre de Conrad en achetant des boîtes de capstan, une valise en cuir et une casquette de marin à visière basse. Cette aisance que l’on sent dans une ville où l’on trouve tout. L’air de confort. La fraîcheur du « lemon squash » dans le hall de l’hôtel, tout à l’heure.
Mais nous passons devant un mur gris assez haut. Une porte entre-bâillée laisse voir des grilles. La prison, paraît-il. Il y a même une belle potence.
On pend beaucoup ici, à cause des coolies.
La savane ! Paradoxe helvétique de cette pelouse plaquée de blancs tennis, encadrés de montagnes sombres, où paissent sous les palmiers, les banyans et les manguiers, des vaches innombrables et candides. Sur les bancs, des nurses de toutes les gammes colorées et des enfants, tous blonds. Un pensionnat de filles de couleur. Des Hindous peints en rouge et bleu et leurs femmes au fin visage, le nez percé d’anneaux d’or. Passe un cortège de convicts en toile grise, coiffés d’un bonnet jaune éclatant. Ils portent sur la poitrine en grosses lettres le mot : « Prison » et sont liés par deux avec une chaîne de poignet.
Les maisons ajourées dans les feuillages, avec leurs grappes de flamboyants, les hibiscus et les fleurs de gingembriers. Il y en a de tous les styles, des blanches très simples et d’autres très Riviera. Il y a même un château écossais. Les fenêtres du club sont ouvertes. Au Queenspark on prend le thé en regardant tourner les voitures. Glissent des autos souples. L’une est conduite par une jolie fille blonde, nu-tête. Des éclairs de mousseline et de grands chapeaux clairs.