Ciel nuageux presque blanc. Or étouffe. L’eau à chaque coup d’hélice devient plus trouble, plus épaisse. Elle est zébrée de longues moires. Quand on se penche sur le bastingage, une vapeur brûlante vous monte au visage. De larges taches affleurent des bas-fonds, pareilles à des moisissures grises.
Chaleur visqueuse. Sensation d’huile tiède sur la peau.
Des coulées violettes.
Nous mouillons maintenant dans un immense désert, plat, pâle et triste. La tête est lourde ; les tempes bourdonnent. Nous sommes en vue de la rivière et il faut attendre le flux.
La mer est devenue jaunâtre. Quand on a jeté l’ancre, des traînées de vase ont affleuré, puantes.
Au loin, la terre : une mince ligne d’arbres et de maisons au ras de l’eau. Près de nous, un charbonnier, noir et rouge, balancé entre le ciel et la mer plate. C’est tout.
A l’avant du bateau, deux négresses en peignoir jaune, avec des fleurs rouges dans leurs cheveux : « Voyons ! dit le médecin du bord, nous ne sommes pas en carnaval ». La réverbération de l’étendue lamine les paupières au fer rouge. La mer semble bouillir. Le ciel s’est foncé. Il passe au bleu noir ; marbré de grosses poches blanches, éparpillées. Cette ligne noire : Demerara, l’Amérique. Pas une ombre. Un lent roulis. La calotte de plomb sur le crâne et les tempes.
TERRES LOINTAINES
Les mêmes nuages livides, immobiles sur un ciel orageux d’un bleu gris foncé très fin. La mer de jaunâtre devient grise. Tout le crépuscule tropical tient entre ces deux lèvres pourpres qui bâillent sur l’eau noire.
Demerara ! on ne pourra pas descendre à terre, ce soir. Des appontements sans fin, sur pilotis. Une eau irisée d’essence et de pétrole. Des pirogues montées par des noirs en haillons accostent. Les vendeurs de bananes et les marchands de caïmans empaillés escaladent la passerelle et se ruent sur le pont. Un nègre franchit le bastingage, la tête en avant, le front bandé d’un foulard rouge.