Sur le ciel et la mer glisse un jeu délicat de teintes roses, grises, marron. Tout est plat. Les palmiers, les mâts des vaisseaux et les toits des maisons sortent des eaux lisses.
Un remous sur le pont. Sous les touches électriques émergent des faces luisantes.
Tout d’un coup la foule s’ouvre. Un énorme policier noir s’avance, les coudes écartés, vêtu de bleu, casquette à gourmette d’acier, casse-tête à la main. Et derrière lui, lamentable remorque, quatre visages de cire, quatre visages de musée Grévin. Ce sont des forçats évadés repris par la police anglaise. On dit qu’ils ont beaucoup souffert à la geôle de Demerara. L’un est très vieux, vêtu d’une veste de coton ; un autre, petit, barbu, vif, coiffé d’un chapeau mou ; un autre, grand, au visage encadré d’une barbe châtain, menton fuyant, long nez un peu de travers ; un visage faux, triste et hautain. Mais tous ont la même pâleur et les mêmes yeux de fièvre. On les pousse vers l’entrepont. Le petit sourit aux passagers.
L’eau plate et le ciel s’uniformisent. Des lampes s’allument à quai, puis le phare. Immense nappe bleue et grise, avec toujours ces ballots de coton livides dans le ciel. Une barque — la dernière — regagne la rive. Le forçat châtain a le bras tatoué.
CITÉ
Les belles maisons coloniales sur pilotis, toutes blanches, ripolinées, les vérandas ajourées et les bouquets de palmes ! Le hall regorge de marchandises, et il y a des paniers pleins de riches piments rouges. A la « Ice House » on boit du stout frais. Une grande salle sombre ; des arcades blanches dans lesquelles se découpent, balancées, les feuilles des bananiers. Odeur de rhum. Un billard. Des nègres jouent avec des rires éclatants, renversant le torse.
Domimant le billard, une sorte d’estrade ; d’autres noirs jugent les coups, une jambe rejetée par-dessus l’autre.
Dans la rue, des Hindous, pouilleux, vêtus de loques, avec des yeux brûlants et des traits fins. Un grand vieillard à barbe blanche, coiffé d’un turban. Il porte une tunique de coton déchirée et traîne ses pieds nus dans des souliers délacés. C’est un puissant : le grand-maître des Boucheries.
Le long de la route, des Hindous ont allumé des feux. Ils sont tous presque nus, mais en turban. Leurs femmes ont de minces visages incrustés d’or.
Un cocher de fiacre nègre en chapeau haut de forme, livrée bleue et bottes à l’écuyère.