Le parc. Terre rouge. Feuillages gras et grappes d’orchidées.

Des nurses noires et des babies blancs.

LE PADRE

C’est un prêtre barbu, coloré et fort en gueule. Vingt ans de colonie. Les plus mauvais postes.

On étouffe. Personne ne peut dormir, ce soir, dans les cabines. Ma chaise-longue côtoie celle du Padre. Nous voguons de conserve.

Je lui parle des bagnards.

« Des salauds ! Tous des salauds ! Ils m’ont tellement couyonné ! Et surtout ne vous laissez pas faire. Si vous manifestez la moindre pitié, vous êtes la poire. Il n’y en a pas un qui vaille quelque chose. Même ceux qui ne sont pas mauvais, le bagne les marque. D’ailleurs le bagne c’est pour toujours — à cause du « doublage ». Le libéré ne peut quitter la colonie. Il y est attaché, jusqu’à ce qu’il crève, généralement.

« Savez-vous comment on les appelle là-bas, les bagnards ? Les « popotes » ! C’est-il beau, ce nom-là ! Ah ! ils ne s’en font pas, les bougres ! Vous ne les connaissez pas, vous. Laissez donc.

« Vous avez lu Tolstoï. Je vous plains. Moi, j’ai sur le cœur toutes les carottes que ces fainéants m’ont tirées.

« Et quelles mœurs ! Chacun a sa « femme », naturellement. Quant aux cadres, mieux vaut n’en rien dire. Délation partout. MM. les surveillants ne sont pas toujours sévères ; la vertu de leurs épouses est assez bonne, si elle leur permet un supplément de solde. Voyez-moi le retour des choses. Au bagne c’est le forçat qui devient le « miché ».