Une caserne ocre rouge dans les feuillages sombres du morne Céperou. Une large baie dans laquelle on avance à la sonde. Vase épaisse et jaunasse. Une lumière trouble, brûlante, coulant à plomb. Une demi-circonférence de palétuviers. Des maisons claires. La sensation d’être isolé du reste du monde, perdu à tout jamais, dans une solitude de peine, de honte et de fièvre.
Des musiques grincent et sautillent sur le débarcadère. Une cohue blanche et noire se presse sur l’appontement. Trois négresses s’en dégagent, vêtues de rouge, de jaune et de violet, le front ceint de madras éclatants. Elles portent des fleurs entourées de feuillages pareils à des peaux de serpents. Un grand noir, maigre et déhanché, joue, debout, d’un violoncelle à trois cordes ; un piston et une clarinette l’accompagnent.
Cinglé d’une aveuglante lumière — toujours cette clarté fausse et cuisante — le cortège se déroule, musique en tête, à travers des rues pierreuses, défoncées. Le sol est couleur de sang. De près, les maisons, la plupart en bois, paraissent sales et sordides.
Une grande place, où poussent des herbes folles, où fourmillent les poux de cheville ; plantée de palmiers gigantesques, aux longues tiges blanches, au bout desquelles se balancent des bouquets de feuilles vertes et rousses, dans un ciel d’un bleu fade et pourtant dur, terrible aux yeux. Là-haut nichent les « charognards » aux fientes corrosives.
Des cris, des acclamations, des discours, des discours sans fin, coupés de morceaux d’orchestre. Après les palabres, les musiciens boivent ce qui reste du punch. Hâtivement des négrillons se bousculent.
Et puis ce sont les vastes pièces vides de la maison coloniale ; la citronnade glauque dans un verre géant ; le balancement du rocking ; la recherche des courants d’air ; les fenêtres sans vitres, closes de persiennes à travers lesquelles on devine la clarté meurtrière de midi. La servante martiniquaise débarrasse la table. Elle va sur la trentaine. Ses yeux sont couleur de café clair ; ses cheveux très crépus, séparés par une raie, derrière la tête, relevés en coques des deux côtés, avec des épingles d’or qui retiennent un madras orange à deux cornes. Une ombre bleue emplit la chambre, vidée maintenant des rumeurs publiques. C’est la paix de la sieste. Mais une grosse mouche, bourdonnante, fait sursauter le dormeur.
CHAMBRE A LOUER
Dans cette ville — cette bourgade plutôt — où il n’y a pas d’hôtel, j’ai trouvé chez un Syrien une chambre à louer. Elle est immense, cette chambre, et toute à claire-voie comme une volière. Trois fenêtres où, pour être exact, trois emplacements de fenêtres. Deux lits fournis de couvre-pieds rouges et de moustiquaires déchiquetés. Mais pas un siège qui ne soit à bascule. Le portrait à l’huile du maréchal Joffre repose sur un porte-manteau. Des réclames de parfumerie sont collées au mur. Des livres s’empoussièrent, épars, sur des meubles : « De la Prostitution à Paris » en deux tomes et l’« Histoire de l’Art » de Vitet. Sur une commode baroque tintent, à chaque pas, des verroteries compliquées : tout un stock sonore de coupes, de vases, de bibelots coloriés (mon hôte est un Syrien marchand de tout). Une musique cristalline accompagne le plus léger de ses mouvements.
Ma logeuse : un paquet de loques sales, un visage jaune sous un turban noir. Bavarde comme une Napolitaine, elle égrène un rosaire de paroles incompréhensibles, flanquée d’une marmaille nue, de gosses crasseux et roses, piaillant, hurlant, se bousculant, et jouant de leur petit sexe avec une impudeur tout orientale.
Au-dessous de ma fenêtre, une cour de terre battue, rouge. Un bananier étale ses feuilles grasses à côté d’une fontaine. La cour est bordée d’un côté par ma maison, des trois autres par des boxes bas, sans fenêtres, avec une seule porte ou un rideau. Là dedans demeurent des femmes, une tribu de négresses aux seins mous, aux belles cuisses. Elles font leur cuisine sur un brasero dans la cour, leur toilette et leur lessive à la fontaine. Des bouffées d’odeur forte vous montent aux narines. Le soleil se lève derrière les cases, et sous la mauve coulée de l’aurore, je vois parfois une de ces filles debout devant la porte, ouvrir son peignoir de cotonnade et soulever lentement, voluptueusement, dans chaque main, un sein pesant et bronzé. Elle me voit. Elle rit.