Le matin et le soir, ce sont des jacassements sans fin, des rires ou des disputes. L’après-midi, un silence lourd, parfois un soupir ou un gémissement derrière les rideaux tendus ou les portes demi-closes. La cour est pareille à une cuve de sang figé. Les raides palmiers s’immobilisent sur un ciel de zinc ; un vautour au col râpé, un « charognard », ouvre et ferme de grands cercles noirs dans le bleu, puis s’abat, brusque froissement d’ailes, sur une ordure grésillante de mouches.
Le soir aussi, il vient des hommes, des chercheurs d’or ou de balata, en complets soigneusement amidonnés, coiffés de canotiers ou de feutres mous. L’un d’eux égratigne une mandoline. Le clair de lune givre les palmes et les toits. Un autre chante. Ce sont des mélopées lentes et rauques, un vers mille fois répété. Le rayon d’une lampe glisse sous un rideau. Une mouche à feu s’allume, s’éteint et se rallume plus loin, dans l’ombre violette.
Et soudain, un hurlement de femme, des jurons, une bousculade. Une autre voix d’homme, plusieurs. En un instant, la cour est pleine de peignoirs voltigeant bleuâtres sous la lune. Toutes les femmes sortent ; toutes hurlent, de leurs gorges rauques et aigres. Les chiens s’en mêlent. Les femmes crient plus fort. Puis, silence. Un cercle se forme. Deux hommes sont aux prises. Leurs ombres s’affrontent sur la terre rose. Des coups sonnent sourds, comme un boulanger qui rabat la pâte. « Han ! » soufflent les jouteurs. Une femme glousse. Le cercle est immobile et muet. Les coups se succèdent, rapides, acharnés. Les adversaires se bourrent les côtes, le visage, presque corps à corps : masse sombre où luit l’éclair d’une mâchoire. Un rayon coule sur les feuilles du bananier et phosphorise la fontaine. Mouvement dans le cercle. Un cri d’effroi. Un des adversaires s’est abattu, « knocked out ». Les femmes s’empressent autour de lui. Elles s’en donnent à cœur joie de brailler et de gémir. Le tumulte des lamentations s’élève de nouveau vers les étoiles. L’assommé se reprend à vivre. Les palabres recommencent. La discussion sera terminée à l’aube. Chacun parle à son tour. J’entends une voix nasillarde entonner sur un ton de prêche : « Any sensible man… » tout homme sensible… Un chien désespéré hurle. De très loin, de la jungle qui meurt aux lisières de la ville, d’autres bêtes lui répondent.
SOLITUDE
Les palmiers fusent de leurs tiges bleuâtres sur un ciel d’un vert transparent, strié de nuages violets à reflets roux. Un coin de rue. Au-dessus des maisons baignées d’un reflet rouge, un golfe d’or et de cuivre, encadré de nuées noirâtres, et juste, dans un cercle de lumière, des palmes balancées.
Je tourne. Au bout de la rue, bordée de murs et de feuillages, au bout de la rue rougeoyante dans l’ombre, tranchant d’une bande bleu noir sur l’espace orangé : la mer.
Sur le port, des couchants splendides et rapides. Suit un fumeux crépuscule, riche de nuages moirés, aux couleurs vénéneuses, où le violet, un violet morbide irisé d’or et de pourpre domine, parmi des îles vertes, de grands lacs translucides et d’étranges flammes sombres qui semblent sortir de la mer. Un élément qui n’est ni la terre ni l’eau, mais la vase, rassemble les clartés éparses dans le ciel et sur l’océan, étale des nappes de soie et des velours damassés lisses, chatoyants de pourpre malsaine, de roses de pourriture, de jaune de soufre. De-ci de-là, de grosses cloques blêmes se gonflent, crèvent, soufflent la fièvre.
Un manguier, épais et rond, s’appuie sur le ciel rouge et sur la mer couleur d’encre. Les feux d’un vapeur s’allument dans la rade. De l’océan s’élèvent avec lenteur d’énormes piliers de fumée qui soutiennent la voûte transparente du soir. Quelque chose d’obscur, de menaçant et de farouche dans les grands nuages immobiles qui pèsent au ras de l’horizon, et dessinent un cerne de bistre autour du monde. Le Sud-Atlantique mûrit des cataclysmes. Piqué sur une frange de noir velouté, un fanal veille.
Sur le parapet, assis sous leurs grands chapeaux de paille pointus, dans leurs vêtements de toile grise, des forçats causent, sans geste. On entrevoit leurs visages rasés, creusés, verdâtres, et leurs yeux… Ces yeux de bagnards, qu’on ne peut oublier : des yeux fuyants, vidés par le soleil.
Lorsque souffle le vent du large, je suis un chemin de ronde au-dessous de la caserne — rose et jaune comme un monument d’Italie, — dans la masse sombre des manguiers, et qui garde longtemps la lueur du soleil disparu. De là, je vois la mer, un phare, et je cherche instinctivement la route du retour. Ici, on est toujours un exilé.