Dans les rues, les lampes électriques intensifient encore la teinte rouge de la terre. Une vapeur de fournaise incandescente revêt les murs où s’encadrent des fenêtres d’un vert pâle. Sous des vérandas, l’intérieur des maisons s’éclaire brutalement. Une femme passe ; nuit pommelée au-dessus d’elle. Sur sa paume, tournée vers le ciel, elle porte un poisson, courbe comme un arc et luisant d’un rayon de lune.
JUSTICE
La hantise du bagne vous accompagne dans les matins durs et déjà trop chauds, dans les midis meurtriers pour l’homme d’Europe, dans les soirs fiévreux, bourdonnant de moustiques. Il y a des forçats partout. On les reconnaît à leur souquenille grise, au chiffre marqué sur la manche, au large chapeau de paille, à leur tête rasée et à leurs yeux. Mais on les reconnaît aussi à la marque invisible du bagne. Pas n’est besoin de fer rouge. Le bagne marque son homme, coupable ou innocent. Un certain degré de misère et d’abjection ne s’atteint pas sans qu’il en reste quelque chose d’ineffaçable. Il faut que le pénitencier soit un terrible creuset pour imprimer ce signe sur tous les visages. Il advient de rencontrer parfois, sous les Tropiques, dans quelque cité étrangère, un homme bien vêtu, bien nourri, commerçant, planteur, et d’éprouver un léger malaise : « C’en est un ! »
Les voici, sur le port, dans les rues, isolés ou en corvée, déchargeant des bateaux, tirant sur les amarres, canotiers, débardeurs, coupeurs de palétuviers, destinés aux besognes les plus humbles, les plus serviles, qu’ils accomplissent mollement, stimulés par les chiourmes qui se dandinent, casque en tête, mains dans les poches et revolver à la ceinture.
On étouffe dans cette cité de servitude.
L’homme condamné est un numéro, une machine aveugle. On ne peut lui enlever totalement le droit de penser ; mais on s’y efforce. Le verdict prononcé, il est nu et dépouillé de son nom comme de ses vêtements. Il porte les péchés de la race et de la société. Le juge est pur ; les belles spectatrices du drame sont pures ; la populace qui braille devant le tribunal, elle-même est pure. Tous ces flâneurs qui viennent voir juger un homme sont purs ; et ils sont libres. Mais cet homme qui, hier, était comme eux, aujourd’hui il n’y a plus de rédemption pour lui.
GALÉRIENS
Il n’y a qu’une beauté ici : la nuit. Clair de lune. Les murs et la terre sont d’un rose ardent. Les toits de zinc semblent couverts de neige. Les tiges blanches des palmiers balancent légèrement leurs touffes sombres dont les feuilles touchées par un rayon paraissent poudrées de cristaux. La rosée tombe. Un ciel d’une profondeur infinie. Mais la nuit elle-même est souillée par le bagne proche.
Les transportés arrivent ici sur la Loire. Ils voyagent dans des cages de fer, séparées par une allée où se tiennent les gardiens. Ces cages sont situées dans l’entrepont, non loin des machines. Quand on navigue près du Tropique, la température est celle d’une étuve à dessiccation. Dans leurs cages, ils mangent, boivent, dorment, défèquent et vomissent. Si quelqu’un regimbe et que les autres ne parviennent pas à calmer l’indocile, douche à la vapeur brûlante.
Les lances sont là, toutes prêtes.