Il y a de temps en temps des exécutions capitales. Les forçats y assistent. Pour faire le bourreau, on demande un volontaire. Il s’en trouve toujours. C’est généralement un nègre.

Des révoltes parfois. La nuit venue, les surveillants tirent au hasard dans les cases et les baraques. Une fois il y eut deux cents morts jetés aux requins.

Autrefois, quand un forçat mourait aux Iles, on fourrait le cadavre dans un sac, avec une grosse pierre. Un canot, conduit par des forçats, se détache, une cloche sonne. A cette rumeur familière, par bandes les requins accourent. Un deux, trois, han ! Le sac est à l’eau. Cette coutume est abandonnée aujourd’hui, paraît-il. Des vengeances aussi. Un jour, dans un chantier de la forêt, des transportés étourdirent leur gardien à coups de matraque, le ligotèrent et le déposèrent sur un nid de fourmis rouges. Les chiourmes ne retrouvèrent qu’un squelette. Ce sont les hommes qui ont fait de cette terre une terre de mort.

TAM-TAM

Une cour entre des cases aux toits de zinc givrés de clair de lune. Une touffe de palmes sur le ciel laiteux. Une clarté bleuâtre très vive : on lirait.

Dans la cour une foule se tasse, hommes et femmes, vêtements blancs, peignoirs et madras aux teintes adoucies par la nuit. Quelque chose de fantomal. Tout ce peuple jacasse dans l’attente du bal. Tam-tam, ce soir, en l’honneur du candidat.

Des coups sourds : un martèlement lent, puis précipité, à nouveau ralenti ; un crépitement puissant et feutré. Trois musiciens vêtus de bleu et coiffés d’informes chapeaux mous, accroupis, tambourinent sur des barillets recouverts de peau de cochon, placés entre leurs genoux. On voit leurs mains noires et nerveuses frapper la peau à coups d’abord lents et farouches, puis rapides, frénétiques, et brusquement arrêtés. Le roulement du tam-tam oppresse comme une menace. Il évoque les villages perdus dans la brousse ; c’est le rythme même de la danse de guerre que dansent les Indiens Saramacas sur les rives du grand fleuve.

A mesure que les musiciens jouent, ils se courbent davantage. Ils sont enfin complètement accroupis et le nez sur le sol. Les danseurs et les danseuses se divisent, les hommes d’un côté, les femmes de l’autre, face à face. Ils commencent par chanter. Le roulement du tam-tam scande une mélopée monotone sur des paroles répétées sans fin. Ce soir, les danseurs ont improvisé ce verset :

« Li ca sauté, not’ député. »

« Il va sauter, notre député. » Ils vont répéter indéfiniment cette phrase, le corps balancé, la tête droite, les yeux fixes.