La danse consiste en de lentes oscillations. Les femmes, presque immobiles, écartent leurs jupes avec une mimique de révérence à peine esquissée. Les hommes démènent leur ventre et leurs fesses, en une chorégraphie éloquente et obscène. Un pas en avant, un pas en arrière.
Un grand noir, vêtu de blanc et coiffé d’un canotier, souple, maigre et dégingandé, s’agite avec des gestes à la fois lents et frénétiques. Lubrique, il soulève les pans de sa veste, enfonce ses deux poings dans le creux des aines, avance et rentre son ventre comme pour un coït. Il marche ainsi jusqu’à son vis-à-vis femelle, puis recule de côté, les bras en avant et les mains basses, dans une véritable attitude de chimpanzé à l’affût.
Peu à peu le bal s’anime. Mais la danse ne se fait pas plus rapide. Ce sont toujours, dans la buée lunaire, sous ce ciel profond fourmillant d’astres, les mêmes ondulations de peignoirs et de vêtements blancs. Des hommes tiennent, au coin des lèvres, une cigarette, qui fait courir des reflets sur leur visage luisant. On chante fort ; on crie ; le tam-tam s’acharne, crépite comme une grêle, ralentit, s’arrête net.
Depuis le début de la soirée, une femme tourne devant nous, sur elle-même, agitant mollement un drapeau tricolore. Quatre lanternes vénitiennes sont pendues à une corde en travers de la cour. L’une d’elles s’enflamme et tombe ; on hurle. Un nègre se trémousse, la tête renversée en arrière, les yeux exorbités. Quelque chose de tragique dans ces convulsions et dans ce visage crispé.
La lumière de la lune glisse sur les étoffes blanches, rouges, orangées. Une femme est assise sous la galerie, sa tête à la hauteur de la taille des danseurs ; son visage luit, obliquement frappé par un rayon.
Le tam-tam presse son rythme ; les mains sombres frappent prodigieusement vite. La danse devient frénétique. Les femmes font face aux hommes avec des oscillations de hanches de plus en plus lubriques. Ils sont collés les uns contre les autres. C’est un flux et un reflux, une ondulation incessante de corps balancés, un rythme lent et triste de la mélopée. Et ce verset stupide, obsédant, nasillard : « Li ca sauté, not’ député. »
SORTILÈGES
Un mot que l’on ne prononce ici qu’à voix basse, avec des mines mystérieuses ou effrayées : « le piaye ». Le « piaye », c’est quelque chose de très vague et de dangereux. Les dames créoles et les négresses n’aiment pas qu’on en parle devant elles. Elles sont pourtant le plus souvent de bonnes « piayeuses ». Un tel meurt d’une maladie dont la cause est inconnue. C’est qu’il a été « piayé ». Un autre se casse une jambe : il y avait un « piaye » sur lui. Et si vous vous dérobez aux flammes de quelque amoureuse dédaignée, gare à vous, vous serez « piayé ».
Le « piaye », c’est la force occulte qui vous frappe impitoyablement ; c’est le philtre d’amour ou le poison de la vengeance ; la malédiction invisible d’un ennemi ; la figurine de cire percée d’une aiguille, le cheveu macéré dans une décoction de lianes. La magie séculaire n’est pas morte. Ici chacun a ses formules de sorts et de conjuration. Les vieilles négresses assises devant leurs cases en savent long sur ce sujet.
Une jeune fille est amoureuse. Qu’elle place dans le lit du galant à conquérir une petite bouteille contenant une plume de colibri, un cheveu et une rognure d’ongle du bien-aimé. Elle sera sûre de sa fidélité. Mais il ne faut pas communiquer la recette. Sinon le « piaye » perd sa valeur.