Artémise est vêtue d’une cretonne à fleurs et porte un panama. Petite tête ronde, au teint marron clair. Des yeux pas grands, très noirs et très vifs ; un nez un peu écrasé, des cheveux en mousse rase et des anneaux d’or aux oreilles. C’est une personne distinguée qui parle français et anglais. Elle vit à l’écart, mais compte beaucoup d’amis parmi les hommes « bien » de la colonie. Tous les Européens de marque ont fréquenté sa maison, et l’on parle encore de ses déjeuners du dimanche.
Elle a eu, paraît-il, plusieurs grandes amours, que le départ d’un paquebot a toujours abrégées. L’une de ces rencontres compta plus que les autres. Un Irlandais planta dans le jardinet un arbuste qui devint un gros arbre et qu’Artémise montre avec fierté et un peu de mélancolie : « C’est l’arbre d’O’Brien », dit-elle.
Artémise va à la messe les jours de fête, au cinéma deux fois par semaine, et de temps en temps au bal casséco ; mais elle n’y danse pas parce que la foule est trop mêlée. Elle est « Mam’zelle Artémise ».
Elle n’est pas étrangère à la politique du lieu. Le candidat ne méprise pas ses informations ; de longs conciliabules ont lieu, certains soirs, sous la véranda, à l’heure où les étoiles s’élèvent au-dessus des palmiers, dans le crissement des cigales, le vol des chauves-souris et le parfum du bois de rose.
Un ami la conduisit en France. Elle a vu Paris, mais elle ne se souvient que du Moulin-Rouge.
Comme ses sœurs, elle est fort susceptible sur le point de la couleur. Je lui demande de la photographier ; elle proteste, de peur que je ne montre aux Parisiennes le portrait de la petite « Mam’zelle négresse ».
BAL CASSÉCO
Une place plantée de manguiers. Un large bouclier de lune rend les étoiles invisibles. La crique étale une vase argentée. Des mouches à feu voltigent dans les branches. Sous les arbres, dans l’ombre, des photophores, fumeux de pétrole, brûlent, éclairant de petites tables. Des femmes sont assises, leurs coudes noirs sur la blancheur des nappes. On sert du café et du punch. De jeunes nègres, quatorze ans à peine, sifflent sans sourciller deux tasses pleines de tafia blanc.
Des lampes à acétylène embrasent l’entrée du casino : un vaste hangar à toit de zinc. On se bat pour prendre son ticket. C’est samedi soir et bal casséco.
La salle est bordée de banquettes et de galeries en bois. Sur une estrade, l’orchestre, composé d’un violoncelle, d’un trombone et d’une clarinette. Un peu au-dessous des musiciens, vis-à-vis assis par terre, un nègre secoue une boîte de clous. C’est le « chacha », accessoire indispensable de la chorégraphie tropicale. Un autre frappe en cadence sur une banquette deux morceaux de bois.