La musique éclate. Le bal commence. L’orchestre joue des valses, des polkas, des mazurkas, sur des rythmes fous, scandés par les bâtons et la boîte à clous. Les instruments ont des sons aigus qui vrillent les oreilles. Mais on est tout de suite pris par cette musique endiablée. Le « chacha » martèle les tempes ; l’aigre clarinette déchire les fibres ; le rythme vous emporte malgré vous.

La salle, d’abord vide, se remplit en quelques minutes. Il y a là des chercheurs d’or ou de balata qui descendent des placers ou de la forêt, des gaillards qui sont arrivés la veille, demi-nus, un pantalon en loques, un vieux gilet à même la peau et le sabre d’abatis à la ceinture, et qui, ce soir, se trémoussent en complet blanc soigneusement repassé, canotier de paille et chaussettes de soie. Ils ont fait des semaines de brousse, travaillé au « sluice » sous le soleil, puis sont revenus avec des pépites, de la poudre d’or et de la précieuse gomme. Ils claqueront leur gain en quelques jours, puis le comptoir leur avancera de quoi acheter leurs provisions de route et ils « remonteront », comme on dit là-bas.

En attendant, ils font sauter les filles, pour le plus grand dépit des élégants de la ville.

Beaucoup de femmes : les unes, vêtues de peignoirs blancs, très amidonnés, qui les font paraître énormes ; d’autres chiffonnées dans des oripeaux orange ou rose vif ; des toilettes européennes à faire crier, des chapeaux auprès desquels le plumage des aras semble terne. De temps en temps, une jupe se relève et découvre un bas jaune dans un soulier noir. Mais toutes ces dames mettent des bas pour danser. Et la plupart, fort heureusement, portent le madras pointu à deux cornes, aux teintes vives sur la peau sombre.

Un cavalier danse presque tout le temps avec la même danseuse. Un jeune noir, aux traits fins, au complet blanc bien coupé, enlace une fille au corps lourd, à la tête brutale. Elle danse, le col renversé, les traits impassibles, les yeux fixes. Lui, la regarde entre ses cils baissés, les mentons proches. Ils dansent bien. Tout d’abord, il la presse légèrement avec ce balancement de hanches qu’ils ont tous. Puis il glisse sa jambe entre celles de la jeune fille. Il l’étreint violemment, passionnément. Leur valse se transforme en une pantomime érotique, indéfiniment prolongée, les cuisses serrées, les ventres collés dans une tiédeur voluptueuse, les reins souples, mais les visages toujours éloignés, calmes et graves.

Peu à peu, le bal devient enragé. La boîte à clous cingle les lubricités. Les danseurs se tiennent les deux bras autour de la taille, les mains sur les fesses, les jambes entrelacées, dans une sauvage mimique amoureuse. Le grand nègre du tam-tam continue ses jeux obscènes de bas-ventre ; il obtient le plus vif succès. La sueur coule de son front.

Au bar, l’alcool avive les frénésies. On verse le tafia à pleins verres. Les hommes et les femmes boivent d’un trait, puis s’enlacent de nouveau, se soufflent au visage une haleine enflammée de tord-boyaux.

Une grosse négresse, coiffée d’un madras vert, danse, en cavalier seul, les coudes hauts et un doigt levé, comme un magot.

Plusieurs femmes dansent ensemble, étroitement serrées. Deux font le simulacre de l’amour, avec leurs ventres poussés l’un contre l’autre. L’une est maigre, vêtue de rouge, forcenée. L’autre en peignoir rose, coiffée d’un chapeau blanc, qui accuse la nuit du visage, les yeux exorbités et le rictus livide. Autour d’elles, ce ne sont que couples enlacés, faces brutales sous des coiffures roses ou bleu cru ; corps fagotés de cotonnades et de fausses dentelles, sous lesquelles on devine des seins cambrés. Et toujours ce balancement étrange du bassin, voluptueux et lent. Un éclair de toutes les dents déchire maintenant les visages sillonnés de grimaces féroces ou lubriques. La boîte à clous marque la sarabande ; la clarinette se perd dans des modulations roucoulantes, avalées en hoquets. On reconnaît des airs à la mode au Moulin de la Galette il y a dix ans, des valses défuntes, des polkas de nos enfances, transformées en chienlits épileptiques fouettées par le « chacha ».

Un nuage de poussière voile l’éclat cru des lampes. L’odeur des corps en sueur monte jusqu’aux galeries, écœurante et fade. De là-haut, la salle est pareille à une cuve bouillante où se convulsent des damnés.