Un homme revenait du placer. Il s’appuie contre un arbre pour allumer sa pipe. Un boa, lové contre cet arbre et pareil à un tas de bois mort, se détend, enlace l’homme et l’arbre. Fort heureusement, un arbuste souple se trouvait pris également dans l’étreinte du serpent et ralentit la pression. L’homme eut le temps de tirer son couteau de sa poche. Il scia la colonne vertébrale du boa, entre deux écailles. L’opération demanda un quart d’heure.
CHERCHEURS D’OR
Certaines rues, ocre et rouge, avec leurs bars ouverts à tous les vents et la lueur des alcools, font songer au Klondyke. Ici aussi, il y a de l’or.
La vieille légende de Manoa del Dorado, des trésors engloutis, du lac aux eaux dormantes qui recouvre la cité du Métal, elle chante encore dans bien des cervelles, sur les rivages du Sud-Atlantique. Sur des écriteaux grossiers on lit : « Ici on achète l’or, en poudre et en pépites. »
Les placers sont loin ; à des semaines de pirogue. Ceux qui les découvrent les baptisent de noms expressifs. Il y a le « placer Dieu-Merci » et le « placer Elysée », le « placer A-Dieu-vat » et le « placer Enfin » qui est le souffle d’un homme harassé. Cependant sur leur route, le long du fleuve et des rivières, sur les pistes de la forêt règne le perpétuel va-et-vient de ceux qui redescendent et de ceux qui montent. Les uns portant leur butin, méfiants, le rifle prêt ; mais guettés sur les berges par le fusil d’un évadé, d’un nègre marron ou d’un Indien — car il y a encore, là-bas, des Indiens, des vrais, ceux de Fenimore Cooper, avec des villages où roule la danse de guerre, des calumets et de graves rites religieux (seulement leur cacique a pris un uniforme européen plus digne, une redingote galonnée et un chapeau haut de forme). Les autres, ceux qui montent, riches d’espoir, tenaces, endurcis à cette vie rude, le sabre d’abatis passé à la ceinture.
Quelques placers sont devenus de vastes exploitations où l’homme touche un salaire. Il y a des ingénieurs, des surveillants, de l’eau potable et des baraques. Mais les aventuriers, les vrais, ne veulent pas de ces usines. Ils cherchent leur « placer ».
Une prospection est une espèce d’épopée monotone. Le prospecteur est exposé à finir sans gloire dans la brousse. Sa disparition ne sera pas connue avant de longues semaines et ses os seront déjà soigneusement nettoyés par les fourmis, quand la nouvelle en parviendra. Des dangers incessants le menacent. Qu’importe ! Il y a le mirage !
Des hommes sont partis, seuls, à travers la jungle, pour de fabuleuses entreprises. Bien peu ont trouvé la fortune. Beaucoup ne sont jamais revenus. Mais il y a toujours des chercheurs d’impossible. La plupart sont des noirs des colonies anglaises. Ils passent au comptoir, touchent de quoi s’équiper et « montent » tout simplement.
Généralement on choisit une équipe d’une dizaine d’hommes, un piocheur, un charpentier, des travailleurs spécialisés. On part à deux pirogues. Il faut aller par eau tant qu’on peut. La marche dans la brousse est plus dure que la navigation. Et pourtant ! Trois semaines, accroupis dans la longue et étroite pirogue que le moindre mouvement peut faire chavirer, sous un soleil terrible, sans ombre. Si les courants sont durs, il faut obliquer sur la rive, glisser sous les tentacules des palétuviers. Parfois un nid de mouches-tigres se détache des branches et tombe au milieu de la barque ; parfois aussi c’est un serpent-grage. Se jeter à l’eau ? impossible. Les pirogues sont accompagnées d’un fidèle cortège de caïmans et de piraïes. Ces dernières ont une spécialité : elles transforment d’un coup de dents le nageur aventureux en eunuque.
Quand on remonte le fleuve, on se heurte sans cesse à l’élan fumeux des rapides. Il faut décharger les pirogues, porter à bras les provisions et l’embarcation pour la remettre à flot, la barrière franchie.