Les sombres rives du fleuve, les masses métalliques de feuillage se déroulent, monotones, pendant des jours et des jours. Des perroquets rompent de leurs jacassements la solitude taciturne ; leurs flammes vertes et rouges luisent sur les cimes : fanions. Un plongeur gris glisse sur l’eau. Un vol triangulaire de flamants roses plonge dans l’infini trouble du ciel, pareil à une voile renversée. Des boas enroulés aux branches, sur la berge, se balancent, indolents, allongeant la tête au bruit des pagaies. A droite, à gauche, la jungle et son épais silence, ce silence qui semble tomber de l’immensité du ciel tropical et qui étouffe sous son poids la rumeur incessante de la forêt, le cri des oiseaux et des singes, le travail des végétaux, la galopade des packs et des tatous, le bourdonnement des mouches, le crissement des rongeurs, le pic des fouisseurs, les milliers d’agonies, les milliers de naissances et d’éclosions, les râles de rut et de mort, la fermentation étouffée du charnier, la rumeur de ce monde où le meurtre est tapi sous chaque feuille.

Parfois on croise une pirogue chargée d’Indiens ou de ces nègres Bosch, qui savent faire franchir à une barque, d’un bond et d’un ahan, le saut tourbillonnant d’écume. On se croise, en silence, puis, lorsque les pirogues se sont dépassées, l’un des pagayeurs chantonne une sorte de mélopée lente. Dans la barque qui s’éloigne, un autre pagayeur l’entend et lui répond. Ils parlent ainsi sans se voir, et poursuivent chacun leur dialogue mystérieux. Longtemps le pagayeur continue sa mélopée, interrompue d’instants de silence, prêtant l’oreille à cette réponse que nous n’entendons pas et qui lui vient au fil de l’eau, d’une bouche invisible et lointaine.

Au bout de longues semaines que dure la montée du fleuve, voici le dégrad. On laisse la pirogue ; on charge à dos les provisions ; on empoigne son sabre d’abatis. En avant, à travers la brousse, au sextant et à la boussole, il faut ouvrir sa route au sabre, trancher les lacis des lianes et des branches, enjamber les arbres morts. La marche est une lutte incessante contre mille obstacles, contre le végétal hostile. On avance de huit cents mètres par jour, dans un air raréfié d’étuve, à demi nu, baigné de sueur.

Gaudin s’est trouvé une fois en face d’une muraille de bambous énormes et épineux, ronds et lisses comme des colonnes de métal. Le sabre s’émoussait sur leurs fibres. Pourtant il fallait traverser. On avança de trente mètres par jour. A mesure que Gaudin et ses hommes pénétraient dans ce taillis, des bêtes extraordinaires sortaient. Les bambous sont le refuge de tout ce qui redoute le fauve. L’ombre ouverte brusquement à la lumière bourdonnait de mouches, grouillait d’araignées, de lézards, de mille-pattes. Des peaux de serpents, flasques, pendaient comme des lianes. Le crotale, le serpent-Jacquot et le trigonocéphale avaient choisi ce gîte pour y changer de peau.

On marche. Dans le bois, la nuit vient vite. Vers cinq heures, il fait sombre. Alors on construit son carbet. Quatre piquets, un toit de feuilles de waza, le hamac. Quelques coups de sabre pour élaguer la brousse et les lianes. On n’a généralement que de la graisse rance ; on mange son gibier rôti avec des piments sauvages. Puis on allume le feu pour la nuit. On garde ses chaussures à cause des vampires. On dort mal. La nuit de la forêt est pleine de bruits et le cri du crapaud-bœuf vous obsède. Celui qui se réveille met une bûche au brasier.

Parfois l’inondation vous surprend brusquement, pendant le sommeil. On n’a que le temps de se sauver, emportant son fusil et ses cartouches. Et puis il y a les grandes pluies de la mauvaise saison, les averses qui roulent en tonnerre sur les feuilles, l’odeur cadavérique de la forêt mouillée, la désolation de l’homme aux souliers moisis, aux vêtements en loques, toujours poursuivant son mirage.

Il y a l’ennemi insaisissable, celui qui vous harcèle sans répit, qui vous guette : l’insecte. Les moustiques, d’abord, qui empoisonnent vos soirs ; les mouches de toute sorte : la mouche-tatou, la mouche-maïpouri, la mouche-tigre qu’il faut fuir dès qu’on l’entend bourdonner. Les tiques, qui se fixent dans la peau ; les chiques, qui pondent leurs œufs sous les ongles des orteils ; les vers macaques, larves qu’une mouche dépose sous l’épiderme et qui se développent, en rongeant les chairs, jusqu’au point de devenir des vers velus, longs d’un doigt (il suffit, pour les faire sortir, d’approcher de la plaie un peu de tabac) ; les poux les plus variés ; l’araignée-crabe, large comme une soucoupe et hérissée de poils, dont la morsure est mortelle et qui fait des bonds de trois mètres ; il vaut mieux changer de piste que de passer à côté d’elle ; enfin l’horreur suprême, la mouche « hominivorax » qui pond dans les narines du dormeur et ses larves remontent jusqu’au cerveau. Si l’extraction n’est pas opérée tout de suite, le moins qu’on puisse perdre c’est le nez.

Il y a les serpents : le serpent-grage, le serpent-Jacquot, le serpent à sonnettes et le serpent-feuille, menu comme un bout de ficelle, qui se confond avec le feuillage et tue l’homme en trois minutes.

Enfin, il y a la fièvre !

A chaque pas, le danger, la douleur, la mort. Et personne n’y fait attention.